Les abeilles grises, Andreï Kourkov, Éditions Liana Levi

De la poésie au milieu de la guerre. De l’amitié au-delà des nationalités. L’amour de la nature comme mode de vie. De la douceur avant tout. C’est l’art de l’écrivain ukrainien Andrei Kourkov, né en Russie et d’expression russe, que de nous les transmettre dans un roman apaisant, qui nous donne de l’espoir malgré ce qui se passe en ce moment dans son pays. Alors direction le Donbass, un territoire où se déchirent depuis 2014 Ukrainiens et Russes, 13 000 morts au compteur dont plusieurs milliers de civils. Un conflit larvé qui va et vient et dont les habitants de la région sont les victimes absurdes. Eux qui ont vécu ensemble si longtemps sans que leurs origines ne les gênent. Direction aussi vers la Crimée dont l’annexion par la Russie s’est faite autant aux dépens des Tatars que des Ukrainiens. Comme si ce peuple musulman, originaire de l’Asie centrale, déporté et massacré par Staline, n’avait pas déjà assez payé sa singularité. « Poutine ne ment pas » dit à leur propos une femme du roman pour justifier les discriminations qu’ils subissent. On sait désormais quoi en penser.

L’armée ukrainienne s’est enterrée depuis trois années à quelques kilomètres

Sergueïtch et Pachka. Ce sont deux laissés pour compte qui vivent dans la zone grise du Donbass, coincée entre l’armée ukrainienne et les séparatistes prorusses. C’est-à-dire entre l’Ukraine et la République autoproclamée. Sergueïtch et Pachka sont ennemis depuis l’enfance, ils perçoivent différemment ce conflit, et sont forcés de coopérer dans ce no man’s land pour ne pas sombrer. À quarante-neuf ans Sergueïtch est retraité pour avoir travaillé dans les mines. Mais lui comme Pachka ne touchent plus leur pension parce que Mala Starogradivka, leur village déserté, est quasi coupé du monde. L’armée ukrainienne s’est enterrée depuis trois années à quelques kilomètres. La pègre locale se montre dans le coin tout comme l’internationale militaire russe qui s’est installée dans ses propres casemates. Sergueïtch n’a pas peur, il craint uniquement que la guerre pulvérise ses ruches. C’est pourquoi il envisage de les emmener au printemps là où les fleurs sauvages et le sarrasin remplacent les trous d’obus. Là où on peut se promener sur les chemins de traverse. De toute façon s’il lâchait ses abeilles à côté de chez lui, elles pourraient prendre peur et ne plus revenir.

Un peu d’humanité est toujours bienvenue

Avant la guerre Sergueïtch proposait que l’on vienne dormir au-dessus de ses ruches. Il avait installé pour cela une couchette avec un fin matelas dont avait profité le gouverneur de la région. Ce géant, qui recherchait les bienfaits des vibrations des abeilles, avait payé jusqu’à 1 000 dollars la séance. Aujourd’hui les journées de Sergueïtch s’écoulent entre les corvées de charbon et d’eau, les moments du thé ou de la vodka, les rêves de lard pour accompagner les pommes de terre, et de temps en temps la crainte des détonations des canons. Impossible de manger des œufs car ses voisins ont emmené leurs poules, sauf à aller jusqu’au plus proche village et à les échanger contre du miel. Plus de vaches ni de brebis donc pas de lait non plus. Les souris et les rats sont les derniers animaux même si on les voit peu. Pas de télévision faute d’électricité. Un jour un jeune soldat ukrainien frappe à sa porte, une mitraillette à canon court accroché à l’épaule. Il a juste envie de rencontrer Sergueïtch depuis le temps qu’il l’observe à la jumelle. Ils prennent le thé, papotent et le soldat repart avec le portable de Sergueïtch qu’il promet de recharger. Un peu d’humanité est toujours bienvenue. Une autre fois Pachka débarque accompagné d’un soldat sibérien venu s’engager chez les séparatistes. Ils amènent du pain, du lard et de la saucisse fumée. Avec les concombres et les tomates en saumure de Sergueïtch, ainsi que sa vodka, ils passent un sacré bon moment. À l’image de ses rencontres Sergueïtch vit dans un village partagé. On y compte autant de rues Chevtchenko que de rues Lénine. Sergueïtch a choisi son camp aussi renomme-t-il sa rue Lénine en rue Chevtchenko. Pas Andrei le footballeur, Taras le grand poète ukrainien. Et pour que tout soit bien clair il fait l’inverse dans la rue de Pachka. Mais pour ses abeilles ce sera différent. Elles n’ont pas de camp. Quand après l’hiver elles sortiront de leurs ruches, elles partiront butiner où elles voudront. Chez les Russes ou chez les Ukrainiens.

Qu’en dit Bibliosurf ?
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