Rouge ou mort, David Peace, Éditions Rivages

C’est un roman en rouge et noir. Rouge comme les couleurs du Liverpool Football Club que Bill Shankly a dirigé de 1959 à 1974. Ce qui a fait de lui le plus grand manager du football britannique au côté d’Alex Ferguson, un autre Écossais qui fut pendant vingt-sept années l’emblématique coach de Manchester United. Et noir comme les romans qu’écrit habituellement David Peace, des romans au caractère social bien affirmé, un peu comme le football de Liverpool. Rouge ou mort c’est l’histoire d’un ancien gamin de quatorze ans qui a quitté l’école pour descendre à la mine, avant de devenir footballeur parce que cela lui offrait un avenir plus riant. Il fut un joueur honnête, plusieurs fois sélectionné en équipe d’Écosse, et il devint un entraîneur mythique. Bill Shankly avait une vision bien précise de son sport : le football est une discipline collective où tout le monde joue pour l’équipe et pour les supporteurs. Cette conception était parfaitement adaptée à la capitale du Merseyside, une ville historiquement prolétaire, même si les métiers à tisser qui avaient fait sa fortune au XIXe siècle s’étaient tus depuis longtemps. Mais Liverpool, contrairement à Manchester, est restée une cité ouvrière, peut-être à cause de son port et de ses dockers. C’est pourquoi le Liverpool FC est célèbre dans le monde entier par son kop, ses tribunes animées où on encourage les reds en chantant You’ll Never Walk Alone, Tu ne marcheras jamais seul.

On prend un immense plaisir à voir défiler les joueurs historiques

David Peace nous propose une historiographie quasi exhaustive des années Shankly à Liverpool. Cela donne un bouquin de près de 1 000 pages qui ravira les fans du club. Les autres lecteurs pourront sauter les comptes rendus détaillés des matchs car l’essentiel n’est pas là. Le gros intérêt de Rouge ou mort vient de la description du Liverpool FC de l’intérieur. On prend un immense plaisir à voir défiler les joueurs historiques. Ray Clemence le portier qui passa quatorze années au Liverpool FC et que Shankly dégotta à Scunthorpe. Kevin Keegan alias « Mighty Mouse » l’attaquant de poche issu du même club ou encore John Toshack l’avant-centre gallois. Et puis tous les autres joueurs ou entraîneurs auxquels l’équipe de Shankly s’est confrontée. Gordon Banks le légendaire gardien qui écœura le roi Pelé un jour de Coupe du monde, Peter Shilton un autre portier historique. Georges Best la première rock-star du foot britannique dont Vincent Duluc a raconté l’histoire dans Le cinquième Beatles. Best n’aurait sans doute jamais pu jouer à Liverpool tant Shankly privilégiait le collectif aux vedettes. Le terme de « vedette » était de toute façon très relatif. Si les clubs achetaient très cher certains joueurs, les footballeurs n’en voyaient pas la couleur. Encore inconnu quand il est engagé, Ray Clemence touche 50 livres par semaine. Quand il arrive, Kevin Keegan reçoit une liste de logeuses et d’appartements où il pourra habiter. Malgré la méticulosité de Shankly, la diététique de l’époque fait sourire aujourd’hui. Les joueurs avalent des steaks-frites avant les matchs. En déplacement en Roumanie, Shankly emmène des bouteilles de coca-cola pas d’eau minérale. Les clubs que rencontre Liverpool sont également plus variés qu’aujourd’hui. Lucton, Scunthorpe United, Leyton Orient, Lincoln City, Charlton Athletic, Rotherham United, Bury Football Club sont autant d’équipes qui n’apparaissent plus dans la première ou seconde division du championnat anglais.

Il va tout reprendre à zéro à commencer par la pelouse d’Anfield


Huddersfield 17 octobre 1959. Le Liverpool Football Club est en seconde division. Il n’a plus rien gagné depuis son titre de 1947. Le président et un des administrateurs du club sont venus voir Bill Shankly l’entraîneur local pour lui demander de travailler avec eux. Ils sont persuadés qu’il est l’homme dont le Liverpool FC a besoin pour retrouver son ancien statut. Shankly accepte de devenir manager de Liverpool sous la condition d’avoir les pleins pouvoirs, et de gagner 2 500 livres par an soit 500 de plus qu’à Huddersfield. Il va tout reprendre à zéro en commençant par la pelouse d’Anfield pas même équipée d’une rampe d’arrosage. Il refait aussi le pitoyable terrain d’entraînement partiellement empierré de Melwood. Shankly fait aménager les infâmes toilettes du stade par respect pour les spectateurs qui paient son salaire. Il lance une campagne de détection en invitant tous les gamins du coin à faire un essai. Ce n’est qu’à l’issue de la saison 1961-1962 que Shankly parvient à faire remonter le Liverpool FC en première division. Trois ans d’attente pendant lesquels il a modifié le métier d’entraîneur en supervisant tous ses adversaires. Trois ans à régulièrement demander de nouveaux joueurs à ses dirigeants peu enclins à accepter à cause de leurs finances bancales. Trois ans à motiver comme aucun autre ses joueurs. À danser dans les vestiaires pour les remercier un par un. Trois ans pour retrouver le droit d’affronter Everton l’autre club de Liverpool. Deux saisons encore et le club devient champion d’Angleterre en 1963-1964. Shankly est célébré comme jamais, ce qui ne l’empêche pas de dire que ce titre n’est pas le sien. C’est celui de ce qu’il qualifie d’équipe de la classe ouvrière. Et ça continue pendant la saison 1964-1965. Première victoire du club en coupe d’Angleterre avec 250 000 personnes qui acclament les joueurs à leur retour à Liverpool. Demi-finale de la Coupe d’Europe. Nouveau titre de champion d’Angleterre en 1965-1966 avec également une finale dans la Coupe d’Europe des vainqueurs de coupe, avec toujours la primauté donnée à l’attaque. Marquer encore et encore, telle est la devise de Shankly au point qu’un des entraîneurs adverses compare son équipe à la grande équipe hongroise de 1954, celle de Puskás et de Koksis. C’est pourquoi Shankly est admiratif de l’Ajax d’Amsterdam, un club inconnu qui met un soir de Coupe d’Europe une tôle au Liverpool FC. À l’Ajax joue un jeune qui deviendra une icône du football : Johan Cruyff. L’équipe de Shankly remporte pendant la saison 1972-1973 le championnat et la Coupe de l’UEFA, premier trophée européen du club en battant en finale le Borussia Mönchengladbach. Puis la Coupe d’Angleterre la saison suivante.

Il est invité dans tous les stades où le public l’acclame dès qu’il se montre

C’est alors en 1974 qu’il décide de se retirer. Il refuse de revenir sur sa décision contre une confortable augmentation de salaire, de devenir directeur général du club et toute fonction de dirigeant. Shankly a soixante ans, il est fatigué. Cela fait quarante-trois ans qu’il a consacré sa vie au football, comme joueur puis comme entraîneur. Des années qu’il se tourne vers le match à venir dès la fin du précédent. Pour lui et Ness son épouse il est temps de tourner la page. Shankly est Écossais mais il reste à Liverpool auprès de ses merveilleux supporteurs. Il part avec un seul regret : ne jamais avoir remporté la grande Coupe d’Europe. Il part juste après avoir engagé Ray Kennedy un nouveau grand joueur du Liverpool FC. Son adjoint Bob Paisley lui succède. Bill Shankly ne coupe pourtant pas tout de suite avec son club. Hanté par la peur de l’inactivité il continue à suivre les entraînements et à se rendre à Anfield. Il faut l’intervention d’un dirigeant qui tient à préserver Bob Paisley pour que Shankly se retire chez lui. Pas pour s’y cloîtrer, il joue au foot avec des gamins de son quartier, il est invité dans tous les stades où le public l’acclame dès qu’il se montre. Sa simplicité lui permet d’être ovationné par les supporteurs des autres équipes.

Des primes qui n’on plus rien à voir avec ce que gagnent les supporteurs

Bill Shankly se veut proche des gens, il est chrétien et socialiste. Pas comme adhérent du parti travailliste, même s’il rencontre Harold Wilson le Premier ministre anglais. Shankly considère que les habitants d’un pays doivent être égaux. Ce n’est pas ce que décident les Britanniques le 3 mai 1979 en donnant congés au parti travailliste. Place aux conservateurs, à Margaret Thatcher. Le monde change y compris celui du football. Alors que les clubs étaient quasiment les seuls à décider des mutations des joueurs, alors que les footballeurs touchaient des salaires mesurés, ils sont désormais en droit de recevoir d’énormes primes à la signature de leur nouveau contrat. Rien à voir avec ce qui se profile pour les habitants de Liverpool avec la politique de Thatcher. Un jour une équipe de télévision italienne débarque dans la ville pour comprendre pourquoi le club domine le football européen. Elle découvre que le taux de chômage atteint 25 %, que les friches industrielles dévorent la cité, que toutes les usines de British Leyland à Dunlop et Lucas licencient. Qu’il ne s’y passe rien hormis le football. Alors Bill Shankly leur explique que le football n’est pas rien. Qu’il constitue à Liverpool la fierté des travailleurs. Une chose qu’on ne retrouve nulle part ailleurs sauf à Glasgow. Il décède le 29 septembre 1981 à Liverpool.

Le chant des supporteurs à Anfield

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