Quand Emilia Innocenti et son père Riccardo s’engagent dans le chemin qui mène à Sassaia, ils savent que l’histoire de ce hameau est terminée. Les abris pour le bétail sont en ruine, la Vierge noire de la chapelle est défigurée. Ils avancent à pied sur le chemin muletier avec leurs valises, craignant d’anéantir ce moment qu’ils ont attendu pendant tant d’années. Plus haut il y a la maison familiale délabrée, avec un chauffe-eau défectueux, des volets cassés, des fentes dans les murs qui laissent passer l’air, l’électricité à refaire. S’y rattachent aussi les souvenirs de la tante Iole morte là où elle a vécu. Ricardo préférerait que sa fille renonce à son projet d’installation dans ce bout du monde, mais Emilia ne cède pas. À Sassaia il n’y a que deux habitants. Basilio Raimondi a soixante-quatre ans et en paraît beaucoup plus. Il est si avare de paroles qu’on le croirait sourd et muet. L’autre est Bruno maître d’école dans le village voisin, qui pas plus que Basilio, n’est au courant de la venue d’une trentenaire avec des cheveux roux et des taches de rousseur. Aucun des deux n’est prêt à entendre des voix dans ce lieu d’un silence absolu sauf pendant les vacances d’été. Il leur faudra pourtant faire avec, même si Emilia n’est pas loin de suivre son père à Ravenne quand il part du hameau. Parce que cette jeune femme hantée par son passé, redoute avant tout de ne pas pouvoir s’endormir avec la télé. Or ici il n’y en a jamais eu et on se contente au mieux de deux barres de téléphone. Alors elle demande à Bruno de la retrouver dans sa maison, et de lui parler jusqu’à ce qu’elle s’endorme.
Emilia est au moins aussi torturée que ne l’étaient les héroïnes de ses précédents romans
C’est un très grand livre que ce Cœur noir, le sixième de Silvia Avallone qui a connu le succès dès son premier roman D’Acier, primé dans son pays et traduit en douze langues. Il faut le savoir, l’Italie de cette autrice née dans les Alpes et qui vit à Bologne, n’est pas celle de la Dolce Vita. Les deux héroïnes de D’Acier grandissaient à l’ombre de la misère sociale, et celle de Marina Bellezza son troisième livre subissait les affres d’une Italie acculturée. La télé de Berlusconi forgeait les cerveaux tout en annonçant la prise du pouvoir de Meloni. Dans Cœur noir Emilia est au moins aussi torturée que ne l’étaient les personnages de ses précédents romans, et son alter ego Bruno l’est presque autant. Mais miracle, le mélange des malheurs laisse parfois poindre la lumière. Elle arrive ici dans un lieu fait pour l’espoir. Un hameau perdu dans le Piémont où à défaut d’hommes et de femmes, on aperçoit des grands-ducs, des perdrix, des sangliers, des chevreuils et des cerfs. Où le passé revit grâce à un quasi-hermite qui utilise toute son énergie à restaurer des églises. Et c’est sans doute pour cela que cette histoire est belle à pleurer.
C’est ici qu’elle a tenté de se reconstruire
Alors on part à la recherche du secret d’Emilia dont on apprend vite qu’elle a ressenti à treize ans une implacable rage à la mort de sa mère. « Celle de Ravenne » l’avait payé d’un enfermement au Couvent, un établissement qui n’avait rien de religieux. C’était une prison pour mineures, avec des barreaux, le réveil à sept heures, et des énormes clefs en cuivre qui ouvraient les serrures. C’est ici qu’elle a tenté de se reconstruire aux côtés de son amie Marta son aînée de deux ans, et d’autres jeunes filles tout aussi paumées, le plus souvent immigrées. Il faut les voir à peine sorties de l’adolescence, les hormones en ébullition, avec comme seule solution de mater le Mec-d’en-Face, un bellâtre qui s’exhibait sur son balcon. Des deux Marta était la plus forte, elle avait surtout compris qu’il leur fallait utiliser l’incarcération pour faire des études. Au point de lire en détention Crime et châtiment de Dostoïevski, ce qui effrayait les matonnes. La cause de ce parcours infernal ne nous est révélée qu’à la fin du roman. Ce qui laisse le temps à la magnifique Silvia Avallone de nous dévoiler les beautés de la polenta au maccagno le fromage local, l’amour d’un père, les trahisons. La vie.
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