Surbooké

Le blog de Laurent Bisault

Lapiaz, Maryse Vuillermet, Éditions du Rouergue

Jan 8, 2026 #Rouergue

Cette histoire il faut la raconter. C’est le moment, parce que les histoires c’est comme l’eau. Elles finissent par ressortir, par trouver leur chemin. Alors inutile de les cacher, surtout qu’ici dans le Haut-Jura, on est dans un pays calcaire. On peut creuser, cacher les souvenirs, vient toujours temps où ils réapparaissent. Les hippies sont arrivés en juin 1977 quand le père Satin avait commencé à faire les papiers pour leur second fils Bernard qui devait reprendre la ferme. Ils conduisaient une 2 CV camionnette repeinte gaiement en bleu pétrole. Ils allaient habiter la ferme d’estive des Reybiers, La Loubière. Un lieu si paumé qu’on ne pouvait même pas y accéder en voiture. Dans le coin tous les jeunes ou presque étaient partis, et pourtant Isabelle et Tony allaient s’installer. Isabelle était parisienne, belle et balafrée, elle avait peur des vipères, alors Tony lui expliquait que les animaux n’étaient jamais méchants. Isabelle aimait tout de cette nouvelle vie payée avec l’argent de l’accident : le calme, le chant des oiseaux, le vacarme des cloches des vaches, et même la citerne-puits. Le père Satin les avait à la bonne, il avait demandé à Bernard de leur monter leurs affaires en tracteur. Arlette sa belle-fille, elle aussi les appréciait. Elle avait le même âge qu’Isabelle, et elle aurait voulu l’emmener à Genève où elle vendait ses vipères. Avec Bernard c’était plus compliqué. Il se méfiait et prétendait qu’ils les auraient sur le dos l’hiver quand ils viendraient quémander du bois ou des pommes de terre. Qu’ils étaient venus foutre la merde. Il n’était pas facile Bernard, il voulait un gros tracteur, une tronçonneuse dernier modèle, abandonner les vaches pour ne pas en être esclave. Juste garder des génisses dont il se débarrasserait avant l’hiver. Et ça ses parents ne le comprenaient pas. Acheter du lait en carton ça allait les tuer.

Le jardin bio de Tony le fait rire

Ce premier roman de Maryse Vuillermet est une réussite exceptionnelle. Il démarre comme beaucoup de séries noires des années quatre-vingt, avec des néoruraux qui s’installent dans un coin dont on se dit qu’il n’est pas fait pour eux. Trop sauvage, trop paysan, trop accroché à ses traditions. Lapiaz c’est un roman noir ancré dans un territoire qu’on se délecte à parcourir. Le Haut-Jura, ses montagnes menacées par la déprise agricole. Ses hivers interminables où on ne peut compter que sur soi. Ses habitants qui ont toujours bossé dur, dans l’agriculture, la forêt ou plus bas dans les usines. Et elle le connaît ce coin Maryse Vuillermet, elle qui est native de Saint-Claude. Lapiaz c’est un roman noir qui va forcément mal finir, mais qui déborde d’humanité parce que l’autrice s’intéresse aux « gens de peu ». Comme le père Satin, un vieux paysan qui craint le modernisme, mais qui s’intéresse aux deux hippies. Certes le jardin bio de Tony le fait rire avec trois rangées de salades et deux de carottes. Et c’est avec ça qu’ils vont passer l’hiver ? Alors que lui plante des patates, des choux-raves, des raves, des bettes à côte. Qu’il n’est rassuré que quand il a chez lui deux années de bois d’avance. Mais peu importe, il est toujours prêt à partager son savoir avec son improbable voisin. Il faut du talent pour nous faire vivre les angoisses de celui qui ne se remet pas de son étable quasi vide, sans paille, privée de ses rigoles pleines de pisse chaude. Il faut du talent pour nous emmener sur des fausses pistes à coup de courts chapitres qu’on avale à grande vitesse. Pour nous raconter les angoisses d’Isabelle qui rapidement ne sait plus ce qu’elle est venue faire ici. Alors en attendant le prochain roman de cette brillante professeure de français, on pourra piocher dans ses autres livres qui racontent son pays.


« Elle allait au bal le samedi soir, c’est qu’elle avait rencontré Bernard, sur un slow Nights in White Satin »

Qu’en dit Bibliosurf ?
https://www.bibliosurf.com/Lapiaz.html

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