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Le blog de Laurent Bisault

Sociologie de Saint-Étienne (nouvelle version), Vincent Béal et alii, Éditions La Découverte

Fév 9, 2026 #La Découverte

C’est peu dire qu’ils l’aiment cette ville. Mais ce n’est pas uniquement pour cela qu’ils ont actualisé leur Sociologie de Saint-Étienne parue à La Découverte en 2020. Les cinq auteurs sont d’actuels ou d’anciens membres du département d’études politiques et territoriales de l’université de Saint-Étienne, excepté l’un d’entre eux qui enseigne à Strasbourg. Ils ne sont d’ailleurs pas sociologues, mais spécialistes de sciences politiques, de démographie, de géographie ou d’urbanisme et d’aménagement territorial. En présentant cette nouvelle version le jeudi 5 février 2026 à l’amicale laïque de Crêt de Roch de Sainté, ils étaient accompagnés de Laura Quidal, la graphiste qui a élaboré la couverture de leur nouveau bouquin. Elle a cette fois été réfléchie et non pas élaborée dans l’urgence suite à une demande de l’éditeur. On y trouve un fond rouge, une couleur qui n’est pas que celle de la sidérurgie et de la métallurgie chantées par Lavilliers. Elle est aussi un symbole de la force ouvrière. Les allusions au club de football ainsi qu’à Manufrance ont disparu. La première édition de Sociologie de Saint-Étienne était née d’une insatisfaction sur les débats portant sur les villes et les territoires. Avec notamment un rejet des auteurs de la thèse de Christophe Guilluy sur la « France périphérique ». À en croire ce « géographe », les métropoles seraient les acteurs de la croissance française au contraire des espaces ruraux et des petites villes. Or cette vision binaire ne fonctionne pas avec Saint-Étienne, une métropole qui connaît depuis longtemps de grandes difficultés. D’où l’analyse développée sur longue période par les cinq auteurs de « cette grande perdante des transformations du capitalisme contemporain ». Une cité en déclin qui n’en reste pas moins riche de ressources qu’il faut savoir découvrir.

Beaucoup de moyens ont été utilisés pour faire de Saint-Étienne la ville du design

Le déclin de Saint-Étienne est multiforme. Il concerne aussi bien le nombre d’habitants que celui des emplois. Il se traduit par une montée de la pauvreté, un marché immobilier défaillant, une vacance commerciale bien trop fréquente, ou encore par un sous-investissement public. Le constat est sévère et il faut l’affiner. La baisse de la population stéphanoise est désormais enrayée avec un peu plus de 170 000 habitants, soit quand même 50 000 de moins qu’en 1968. Mais ce recul démographique se limite à la ville-centre, la population de la périphérie ayant au contraire augmenté. Cet « exode » a principalement été celui des classes les plus favorisées qui étaient en capacité de faire construire à l’extérieur de la ville. Il s’est effectué sans schéma d’aménagement et d’urbanisme, et s’est traduit par un appauvrissement relatif de la ville-centre et une accentuation des ségrégations sociales et ethnoraciales. La réponse des maires au déclin stéphanois est intervenue dans les années quatre-vingt-dix avec la mise en place de politiques d’attractivité visant à faire venir des entreprises, et de nouveaux habitants issus des classes moyennes et supérieures. Beaucoup de moyens ont été utilisés pour faire de Saint-Étienne la ville du design, avec la création d’une première biennale en 1998, puis la création de la Cité du design inaugurée en 2009, avant d’obtenir en 2010 la qualification de ville Unesco du design en 2010. Les auteurs de Sociologie de Saint-Étienne en tirent un bilan négatif, expliquant que ce choix des édiles stéphanois n’a nullement bénéficié à la majorité des habitants, et qu’il a contribué à laisser de côté des urgences comme la réfection des écoles et l’adaptation des logements au changement climatique. Quant au tissu productif, Il a encore été affaibli par le démantèlement partiel de Casino.

Un basculement à gauche de la ville

« On n’était pas du tout satisfaits du chapitre sur la sociologie électorale du premier bouquin ». Le jugement est sévère car le premier volume permettait de comprendre le paradoxe stéphanois. Celui d’une ville ouvrière qui a le plus souvent élu des maires de droite. La nouvelle version s’appuie beaucoup sur les résultats des élections nationales qui montrent une montée du Front national ainsi qu’un basculement à gauche de la ville. Soit au total un profond changement en comparaison du vote centre droit qui a longtemps été dominateur à Saint-Étienne. Le vote FN puis RN n’en reste pas moins contenu, en retrait de ce qui se fait dans l’ensemble du pays. Et celui en faveur de la France insoumise en gros progrès, Jean-Luc Mélenchon étant arrivé nettement en tête à l’issue du premier tour des élections présidentielles de 2022. Cette analyse est avantageusement affinée par quartier en fonction de leur niveau de richesses. Qu’en sera-t-il à l’issue des municipales à venir ? À défaut de pouvoir répondre à la question, il faut rappeler le séisme que viennent de vivre les Stéphanois avec l’affaire de la sextape. Elle a sali l’image de la ville et fait partir de nombreux cadres municipaux. L’ancien maire Gabriel Perdriau ayant été envoyé pour cinq années en prison, ses deux adjoints qui conduisent chacun une liste partent avec un réel handicap. S’y ajoutent plusieurs listes de droite ainsi que deux importantes listes de gauche. Nul doute que les résultats du scrutin seront scrutés avec attention. À Saint-Étienne « la rue artérielle limite le décor », mais l’espoir est toujours présent.

L’industrie du cycle et Casino, deux symboles du déclin stéphanois

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