Nord de l’Albanie 2002. Irina et Eva, deux fillettes jumelles sont venues appliquer la loi du Kanun. La reprise du sang. Une vengeance qui ne doit frapper que les garçons. Hier leur mère Rosa est sortie en pleurant de cette maison, et Irina l’a retrouvée morte dans leur salle de bains. Alors Irina jette la grenade sur la porte, l’homme sort éborgné, mais vivant. Il enferme Eva dans le coffre de sa voiture et découpe la joue d’Irina avec son couteau à cran d’arrêt. Il la confie à Dragomir Chani alias Drago qui va l’emmener dans les montagnes pour l’exécuter. Puis il part en Belgique. Un jour Irina reviendra demander le prix du sang à cet homme qui s’appelle Zoltan Berbec.
Hakani a déclenché la loi du sang
Denat Hakani est emprisonné pour meurtre dans une prison de Tirana, il vient d’y tuer un autre homme, un certain Lekë Basha. Un commando l’enlève et le transporte dans les montagnes. Il voit devant lui une jeune femme qui s’appelle Skander du nom du héros national albanais. Elle a dix-huit ans et une grande balafre sur la joue. C’est une vierge jurée, une Burrnesha. Une femme qui a fait vœu de chasteté, habillée en homme, avec un prénom masculin, qui peut utiliser une arme. En commettant son premier crime, Hakani a déclenché la loi du sang. Faute de réussir à l’atteindre, la famille de la victime a abattu Lorik un des deux neveux de Hakani. Incarcéré, le double meurtrier est intouchable. Son nouveau crime condamne donc le dernier fils de sa sœur. Il s’appelle Flavio, c’est un gamin de huit ans. Pour s’y opposer, Skander livre Hakani au clan Basha qui l’exécutera et s’engagera à rompre la loi du sang. Cela évitera à Flavio de rester emmuré puisque aucun homme ne peut être abattu dans sa maison.
Sinon il finira dans un trou du côté du poulailler
Găești, Roumanie, 1988. Une cinquantaine d’enfants s’entassent dans une étuve saturée d’odeurs d’urine et d’excréments. Lui porte le numéro 70, il a douze ans, il porte une vieille robe à fleurs délavée. C’est tout ce que les gardiens lui ont trouvé quand ses vieilles frusques sont tombées en lambeaux. Il va combattre contre un plus grand. S’il gagne il aura droit à une récompense. Sinon il finira dans un trou du côté du poulailler. En enfonçant une fourchette dans la carotide de son adversaire, il évite le trou. Markus Orbàn est un sans-abri à Lille. C’est du moins la posture qu’il a adoptée pour retrouver un être nauséabond qui fait de l’ombre à son patron. Un Albanais nommé Zoltan Berbec qui l’emploie comme tueur à gage.
Irina est une magnifique vierge jurée
Quel livre, et même quel premier livre ! Jean-Christophe Boccou un musicien breton de rock fait très fort avec cette course-poursuite à travers les Balkans. En Albanie, en Roumanie, en Bulgarie et ponctuellement en Belgique. Difficile de trouver mieux que le Pays des aigles comme fil conducteur, tant l’Albanie est mystérieuse. Elle a été absorbée pendant plusieurs siècles par l’Empire ottoman. Les Albanais ont échappé aux aux nazis pendant la Seconde guerre mondiale, mais ils eurent droit à la prise du pouvoir du parti communiste d’Enver Hoxha en 1946. Un homme qui fut par la suite un des pires dictateurs de l’histoire. À sa mort en 1985, le pays bascula sous la coupe de mafieux tout en recouvrant ses traditions ancestrales. C’est ainsi que réapparut surtout dans le nord un code du droit coutumier féodal, qui se situait au-dessus de la loi des hommes et des religions. Avec lui le meurtre d’un homme déclenchait des vendettas sans fin. Les vierges jurées en découlèrent comme moyen de poursuivre les vengeances, qui ne pouvaient être exercées que par des hommes. Ce statut issu du Kanun permettait aussi à des jeunes femmes d’échapper à un mariage forcé. Irina est une magnifique vierge jurée qui met toute son énergie à protéger les enfants des vengeances familiales, tout en n’oubliant pas ce que lui a fait Zoltan Berbec. On la suit jusqu’à sa rencontre ultime qui réglera son contentieux avec le mafieux. Le roman comporte de nombreuses scènes cruelles sans qu’on les ressente comme gratuites. Dans ce domaine la Roumanie de Ceaușescu n’a pas grand-chose à envier à l’Albanie. Avec ses orphelinats transformés en dépotoirs humains, parce que le « génie des Carpates » exigeait de chaque femme cinq enfants. Et gare à celles dont la police gynécologique détectait qu’elles avaient avorté. Le roman est truffé de personnages attachants, comme sœur Aneska, une religieuse des Pays-Bas qui amène de l’humanité dans un monde dirigé par les hommes. La documentation est impressionnante, elle vous fera découvrir les bunkers dont Enver Hoxha avait truffé son pays. Et les folies architecturales du parti communiste bulgare. Vous aurez beau chercher, vous ne lirez pas facilement des thrillers aussi palpitants. Heureusement Jean-Christophe Boccou reviendra rapidement sur ce blog. En attendant vous pouvez lire ou relire Ismail Kadaré, le plus grand écrivain albanais. La littérature des Balkans c’est quelque chose !
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