Le crépuscule de Shigezo, Sawako Ariyoshi, Éditions, Mercure de France

Ce n’est pas parce qu’un critique littéraire a un jour considéré que Sawako Ariyoshi était la Simone de Beauvoir japonaise qu’il faut avoir peur de la lire. Ce n’est pas non plus parce que ce roman parle de la fin de vie, et des difficultés qui vont avec, qu’il faut s’en abstenir. Au contraire. Car dans ce roman écrit en 1972, Sawako Ariyoshi parvient à mélanger les horreurs des derniers moments d’un Japonais de 84 ans à la tendresse de celle qui s’en occupe. Et elle a bien du mérite Akiko d’accompagner son beau-père dans sa sénilité. Car s’il est encore bien charpenté avec peu de cheveux blancs, sa force physique ne le rend que plus compliqué à maîtriser. Il est ainsi capable de s’enfuir de chez lui et de vaquer dans les rues de Tokyo sans s’en rendre compte. À charge pour sa famille, et à défaut la police, de le récupérer. Jusqu’à la mort de sa belle-mère, qui intervient au début du roman, Akiko n’avait aucune empathie pour Shigezo Tachibana. Elle ne subissait pas non plus ses accès de mauvaise humeur, qui étaient assumés par son épouse. Et avec le sourire. Ainsi fonctionnait le Japon à cette époque. Aux femmes le sale boulot. Aux hommes le privilège de penser à leur carrière. Mais les temps changent, surtout dans les écrits d’une autrice qui revendique son féminisme, en nous proposant comme personnage principal une femme de 40 ans qui travaille à mi-temps. Akiko est secrétaire dans un cabinet juridique. Un statut qu’elle a choisi, n’en déplaise aux préjugés féodaux encore en cours au Japon, qui poussent certains à nier l’apport de son salaire aux revenus de son ménage. Travailler ne lui facilite pas la vie, car Akiko doit en plus se farcir l’entretien de sa maison ainsi que la cuisine pour son mari et son fils. Et même avec l’électroménager d’un Japon qui s’est modernisé, c’est compliqué.

Sawako Ariyoshi nous décrit un Japon où les hommes rivalisent de lâcheté

Alors quand elle doit en plus dormir à côté de son beau-père pour le gérer la nuit, elle est proche de craquer. Surtout que Shigezo a développé avec le temps deux particularités : avoir les intestins fragiles et porter un dentier qu’il n’a jamais lavé. Le reste du temps Shigezo a toujours faim, et réclame en pleurant comme un enfant. Tous ces fléaux n’empêcheront pas Akiko de développer une certaine tendresse pour le vieillard. Sawako Ariyoshi nous décrit un Japon où les hommes rivalisent de lâcheté. Elle nous montre un pays dont les habitants n’ont qu’une idée en tête : apprendre enfin la mort de leurs vieux parents pour s’en débarrasser. Il ne s’agit pas de les juger mais de constater, comme certains personnages du roman, combien le Japon a refusé d’assumer son vieillissement et les dépenses qui vont avec. Et c’est bien parce qu’Akiko se rend compte qu’elle aussi sera un jour vieille, qu’elle s’occupe de son beau-père. Sawako Ariyoshi nous raconte aussi un pays obsédé par l’argent. Où on se dit qu’il faut y réfléchir à deux fois avant de mourir quand on voit le coût des obsèques. Surtout qu’on ne peut même pas réutiliser les cercueils puisqu’on les réduit en cendres.

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