Les Demoiselles, Anne-Gaëlle Huon, Éditions Albin Michel

C’est l’histoire des jeunes Espagnoles qui venaient coudre des espadrilles à Mauléon au début du XXe siècle. Un peu aussi celle de cette industrie du Pays basque. Et surtout l’histoire de femmes qui avaient choisi de vivre libres à une époque où cela ne se faisait pas. Rosa quinze ans, un peu boiteuse, quitte Fago son village situé en Aragon dans les Pyrénées espagnoles en compagnie de sa sœur Alma d’un an son aînée. C’est une migration qui se produit chaque année à l’automne avant le retour au pays le printemps suivant. Les jeunes femmes s’en vont de l’autre côté de la frontière pour gagner de quoi se constituer un trousseau ou simplement quelque argent. Le voyage est périlleux, le danger pouvant survenir à tout moment, en utilisant des ponts instables, à cause des tempêtes ou des bêtes sauvages, sans parler de la traque de la guardia civil. En cette année 1923, Alma tombe dans un ravin et laisse Rosa seule avec ses larmes. Elle prend quand même place dans le principal atelier de Mauléon, qui en cet âge d’or de l’espadrille, travaille surtout pour les mineurs du Nord de la France. Mais si les Espagnoles sont indispensables pour honorer les commandes, ce n’est pas une raison pour les rémunérer autant que les Françaises. Alors que les locales ont droit à des machines, les immigrées cousent à la main et sont payées à la pièce. Même avec douze heures de travail par jour, six jours sur sept, la paye est maigre. Certaines la complètent avec des heures de ménage. Le soir c’est galettes de maïs, un peu de lard ou de morue, voire un œuf les jours de fête, et direction le lit qu’elles partagent à trois. Pour ne rien arranger, Rosa est chassée par ses compatriotes qui l’accusent de leur porter la poisse.

Commence alors une nouvelle vie qui va permettre à Rosa de donner libre cours à sa créativité

Elle est heureusement recueillie dans une maison occupée par de bien curieuses personnes. Thérèse l’institutrice qui lui enseigne le français, Colette une jeune ouvrière qui n’a pas la langue dans sa poche, et Véra une femme au port altier. C’en est fini des repas maigres. Place au champagne, à la nourriture de la cuisinière Bernadette, aux habits luxueux et à la voiture conduite par le colosse noir Lupin ou le chauffeur Marcel. Seules trois règles sont imposées à Rosa : ne pas tomber amoureuse, ne jamais voler l’homme d’une autre, et ne boire que du champagne millésimé. On lui demande aussi de travailler. On déteste l’oisiveté dans la maison des Demoiselles. Commence alors une nouvelle vie qui va permettre à Rosa de donner libre cours à sa créativité, d’abord en dessinant des espadrilles, ensuite en se lançant dans leur fabrication. C’est l’occasion pour Anne-Gaëlle Huon de nous faire découvrir le Pays basque, ses lieux huppés comme Biarritz, mais aussi la Soule et d’autres sites de l’intérieur, ainsi que l’art de fabriquer l’ossau-iraty. On s’en délecte entre scènes romancées et vérités historiques comme la visite de Charlie Chaplin à Tardets en 1931 ou l’invention des Pataugas. L’amitié soudent les femmes, les plus jeunes assumant leurs plaisirs sous l’œil bienveillant de Véra. On dit d’un homme qu’on n’irait pas dormir dans la baignoire s’il venait à la maison. Et d’un autre qu’il est mignon mais qu’on en ferait pas un élevage. Malgré les jalousies et les coups bas, la réussite économique est au rendez-vous. Le passé est toutefois susceptible de resurgir à tout moment.

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