S’adapter, Clara Dupont-Monod, Éditions Stock

Ça aurait pu être un livre effrayant, repoussant, déprimant. Parce que raconter l’arrivée d’un enfant handicapé dans une famille ce n’est pas rien. Or c’est tout le contraire. La lecture de S’adapter est apaisante, rassurante, magnifique. Par ses personnages mais aussi par la nature cévenole qui est omniprésente dans le livre. Elle est violente, destructrice quand l’eau dévale de la montagne. Mais tout autant rassurante car indispensable aux habitants. L’histoire est réelle, elle a été vécue dans une maison cévenole du côté du Vigan et de L’Aigoual. Une maison qui abritait une famille protestante comme il y en a tant dans la région. Celle de Clara Dupont-Monod est originaire du pays de Gex, qu’elle a fui sous Louis XV pour ne pas abdiquer sa religion. Elle est depuis ancrée dans ce territoire difficile. L’autrice s’est passionnée pour le Moyen Âge avec la lecture de Tristan et Yseut, avant de raconter la vie d’Aliénor d’Aquitaine dans deux livres. Elle est aujourd’hui éditrice et intervient pour notre plus grand plaisir dans plusieurs émissions de France Inter. Par Jupiter où elle propose des chroniques littéraires, et plus récemment Livre et châtiment pour réinventer de façon savoureuse les classiques de la littérature française. S’adapter est l’histoire racontée par les trois enfants de la famille de l’arrivée d’un bébé handicapé. L’aîné et la cadette l’ont connu. Le petit dernier, né après la mort du bébé, ne l’a rencontré que dans le récit familial. L’aîné s’est beaucoup occupé du bébé, sa sœur longtemps n’en a pas voulu. S’adapter figure dans l’ultime liste des romans sélectionnés pour le Goncourt. On croise les doigts.

Le bébé était toujours sur son transat et il percevait parfois un sourire sur son visage

Au bout de trois mois le bébé ne babillait pas. Il restait calme, indifférent aux visages. Inerte pensait ses parents qui le croyaient aveugle. Des rendez-vous médicaux étaient pris pour s’en assurer. Son frère et sa sœur devaient avoir conscience de leur chance, ils seraient les seuls de l’école à savoir jouer aux cartes en braille. L’aîné s’en félicitait, il serait encore plus le roi de la récré. Un scanner du cerveau plus tard, le verdict tombait. Le bébé resterait aveugle, ne pourrait jamais marcher, et surtout ne dépasserait pas ses trois ans. Les parents étaient effondrés, ils se demandaient pourquoi lui, pourquoi nous. Les enfants résistaient. Arriva l’été et le temps des cousins. Passa Noël et la réunion de famille, le temps du sapin chargé de cadeaux, des terrines de sanglier et des tartes aux oignons. Le bébé était toujours sur son transat et l’aîné percevait parfois un sourire sur son visage. Alors qu’il était plutôt du genre à mener la troupe, il commença à s’en occuper. Il savait quand le bébé avait mal au ventre, faim ou quand il était mal posé. Il apprit à changer sa couche, à lui donner à manger. Il lui racontait les couleurs, le paysage, les cerisiers qu’un vieux paysan avait plantés. Il l’emmenait dehors, le posait sous les sapins pour qu’il profite de l’âpre décor cévenol. Et puis l’enfant dépassa ses quatre ans, il avait grandi. L’aîné ne traînait pas au collège pour revenir le voir. Quand les parents trouvèrent à des centaines de kilomètres une maison dirigée par des bonnes sœurs pour déposer l’enfant, ils furent tous satisfaits. Sauf lui. Son cœur fut gonflé de larmes, il ne supportait pas que son frère puisse respirer sans qu’il le voie. Cela dura jusqu’aux vacances quand la famille récupéra l’enfant. Après l’été l’enfant répartit chez les sœurs où il mourut. On l’enterra dans la montagne comme il était de coutume. L’aîné continua sa vie, obtint un bon métier mais il eut toujours du mal à se lier aux autres. Il était heureux comme cela.

Quand elle se forçait à s’occuper du bébé, elle n’aimait pas ses odeurs

Le bébé vampirisait l’aîné, ce que la cadette regrettait. Il n’emmenait plus les cousins dans la montagne, ne chassait plus les pipistrelles, ne croquait plus les oignons crus. Il n’allait plus avec sa sœur chercher les asperges sauvages ni pêcher les écrevisses. Elle attendait leur voyage en car jusqu’au collège qui le séparait du petit frère. Quand elle se forçait à s’occuper du bébé, elle n’aimait pas ses odeurs de purée ou de la couche. La cécité de l’enfant lui faisait peur. Elle ne voulait pas le porter. Sa grand-mère, qui s’installait l’été dans une maison du village, l’apaisait. Avec sa petite fille elle cuisinait des gaufres à l’orange, des beignets d’oignons, de la confiture de sureau. Elle lui enseignait les arbres et les plantes, l’élevage des vers à soie. Elle connaissait les vents, savait les nommer. Sa grand-mère l’accompagnait au bourg regarder les mêmes films que ses copines. La cadette finit par oublier l’enfant et respira quand il fut parti, mais elle était toujours pleine de violences. Elle s’inscrivit à un cours de boxe. Un jour elle se fit raser la moitié du crâne ce que sa grand-mère trouva original. Son frère ne le remarqua même pas.

Serait-il normal ?

Le dernier arriva après les quarante ans des parents en ayant suscité une incontournable question : serait-il normal ? Le professeur qui avait examiné le bébé rassura le couple. Grâce aux progrès de l’imagerie, il pouvait le certifier. Ce n’avait été que la faute à pas de chance. En grandissant son père lui apprit le travail dans la maison, comment construire un mur, et les outils qui allaient avec. Son frère et sa sœur étaient partis vivre leur vie, alors il ne les voyait que pendant les vacances. Quand sa sœur était là, il en profitait pour la questionner sur le bébé : les chalazions, les crises convulsives, la Dépakine. Il comprenait alors d’où il venait.

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