Poids plume, Mick Kitson, Éditions Métailié

Annie était encore une petite « gazille », une p’tiote, quand on l’avait vendue et que Bill Perry l’avait achetée. Elle était rom, son père était mort, elle vivait dans une roulotte avec sa mère, ses frères et ses sœurs. Ils erraient sur les routes et avaient perpétuellement faim ce qui les amena à vendre la roulotte et le poney. Bill Perry avait quarante-deux ans ce qui était vieux pour un boxeur, il avait aussi bu beaucoup d’alcool. Bill était né en 1796 d’un père mineur et d’une mère rom, il vivait dans le centre de l’Angleterre. Ce géant dont on disait qu’il était le Slasher de Tipton allait livrer son dernier combat qui lui rapporterait de quoi acheter un bar à bière. Trente guinées s’il gagnait, vingt en cas de défaite ce qui serait suffisant pour changer de vie. Il en consacra six pour acquérir Annie qu’il considéra immédiatement comme sa fille, et il acheta son bar qu’il appela The champion on England. Annie n’aurait jamais accepté de travailler à la forge, dans l’usine sidérurgique ni à la mine comme la plupart des loupiots du coin. Elle nettoyait le bistrot et préparait ragoûts et boulettes de viande. Annie apprit à boxer avec Janey Mee, une belle femme qui avait déjà fait des combats dans la rue, pour se venger des cinq petites frappes qui venaient de l’agresser. Pendant l’hiver 1842 les cloutiers dont on avait baissé la paye se mirent en grève. Les mineurs et les fondeurs suivirent en réclamant plus d’argent et moins d’heures de travail. Les patrons brisèrent la grève en embauchant de jeunes indigents ce qui plongea un grand nombre de familles dans la misère. Comme Bill les accueillait sans les faire payer, il perdit beaucoup d’argent. Il voulut se remettre à la boxe pour se refaire mais il était trop décrépit. Annie s’imposa pour le remplacer dans un combat contre un jeune champion qui s’appelait Jem Mason. Elle en sortit vainqueur sans qu’il se soit vraiment défendu et elle gagna dix livres. C’est ainsi qu’elle débuta sa carrière de boxeuse et qu’elle se dit qu’elle avait trouvé son mari. Et à défaut celui avec qui elle allait gagner sa vie.

Le XIXe siècle britannique était toutefois fois plus dur que la France d’Olivier Dussopt

Doublement intéressante cette histoire qui nous emmène au cœur de la révolution industrielle anglaise avec un roman que l’on rattache volontiers à ceux de Dickens. Avec pour une fois une femme comme personnage principal. On redécouvre les effroyables conditions de vie des pauvres. Et c’était quelque chose en Angleterre, un pays où la bourgeoisie tenait pour inutile de porter assistance aux miséreux. Une démarche qui ne pouvait que les encourager à se vautrer dans la paresse. Un peu ce qu’expliquent aujourd’hui les tenants d’un durcissement de l’indemnisation du chômage. Le XIXe siècle britannique était toutefois fois plus dur que la France d’Olivier Dussopt puisque les paroisses étaient tenues de construire leur workhouse, des asiles où on plaçait les miséreux qui finissaient par mourir du travail forcé. On signale au passage la force de l’Angleterre dont la littérature nous transmet un peu de l’histoire de son industrie. Il doit être difficile d’en trouver l’équivalent en France où on a découvert plus tard les joies de travailler en usine. Il y a bien Zola mais Germinal que nous avons tous étudié se déroule dans les mines pas au cœur de l’industrie. Pour trouver l’équivalent des écrits de Dickens on pourrait se tourner vers Les frères Ashkenazi d’Israel Joshua Singer, qui offre une incroyable description de la vie à Lodz. Poids plume n’est pas pour autant un roman qui se vautre dans le désespoir. Au contraire, Annie qui avait tout pour finir à l’asile comme sa famille se bat. Elle s’approprie les rings sauvages pour gagner sa vie alors que les combats des femmes sont interdits, et qu’il convient de graisser les pattes des argousins pour échapper aux amendes. Elle s’en sort aussi grâce à ceux qui l’entourent, à commencer par Bill Perry. Un bon gars hélas abîmé par les coups et les pintes, qui va rapidement bénéficier de la protection de sa fille. Annie a vraiment existé, c’était l’arrière-grand-mère de Mick Kitson. Elle était la petite-fille de William Perry, le Slasher de Tipton. Cette mamie ayant tout au long de sa vie montré de grandes facilités pour inventer des histoires, on ne doute pas que Kitson en ait profité pour arranger ses souvenirs.

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