Mon nom est sans mémoire, Michela Marzano, Éditions Stock

Passionnant à plusieurs titres ce bouquin. Pour l’introspection familiale menée par Michela Marzano. Pour la recherche des racines fascistes de l’Italie actuelle. Et pour tout ce qu’on peut en tirer depuis la victoire de Giorgia Meloni aux récentes élections législatives italiennes. C’est d’ailleurs en l’écoutant commenter ce vote sur France Inter que je l’ai découverte. Ce jour-là Michela Marzano n’avait pas mâché ses mots en déclarant à propos de celle qui va gouverner l’Italie « Je suis effondrée. J’ai peur, j’ai peur pour l’Italie, pour l’Europe, pour les femmes, pour les étrangers, pour les homosexuels. Tout ce qu’elle a dit, Giorgia Meloni va le faire. C’est une femme dangereuse ». Alors autant réfléchir à ses dires, à ce qui pourrait se passer en France, un pays proche de l’Italie tant par les votes récemment exprimés que par l’économie. Autant réfléchir à ce qui pourrait nous éviter que les mêmes affres s’abattent sur notre pays.

Il avait bel et bien été fasciste dès le mois de mai 1919, mais aussi squadrista, c’est-à-dire un des pires hommes de main du parti

Le passé de son grand-père Michela Marzano le découvre par hasard. L’histoire débute quand elle consulte le certificat de baptême de son père qui comporte pour prénoms « Ferruccio Michèle Arturo Vittorio Benito ». Michela a quarante ans, elle peut admettre Vittorio qui fait référence au roi Vittorio Emanuele III, mais pourquoi le prénom du Duce ? Dans la vie, sur sa carte d’identité, partout son père est seulement « Ferruccio ». Il s’est toujours revendiqué comme homme de gauche, même si son propre père avait été député monarchique. Ferruccio a également transmis son positionnement politique à sa fille. Interrogé il reconnaît ses multiples prénoms et affirme ne les avoir jamais niés. Serait-ce un oubli de Michela ou un moyen d’échapper à un passé encombrant ? Ferruccio avoue alors à ses enfants que son père n’était pas monarchiste comme il l’avait toujours prétendu. Il avait bel et bien été fasciste dès le mois de mai 1919, mais aussi squadrista, c’est-à-dire un des pires hommes de main du parti. Alors Michela, qui est universitaire à Paris, qui a aussi été un temps députée en Italie, Onorevole, part à la recherche de son grand-père Arturo Marzano. Il a fait la guerre à vingt ans comme sous-lieutenant, dans un conflit rempli de combats absurdes où les chefs envoyaient les soldats à la mort sans aucun espoir de victoire. La piétaille italienne connaissait face aux Austro-Hongrois les mêmes monstruosités que les Français avec les Allemands. Jean-Pierre Cabanes l’a abondamment raconté dans Rhapsodie italienne. À cela s’ajoutait pour celui qui venait des Pouilles la découverte du froid. Arturo fut blessé en 1917. Il aboutit à Nagymegyer en Hongrie, une cité qui fut surnommée « la ville des morts » tant les soldats y mourraient de faim. En octobre 1922 il participa à la Marche sur Rome qui allait amener Mussolini au pouvoir.

Des magistrats furent révoqués sans qu’Arturo réagisse

Deux ans après il devint juge dans Les Pouilles, près du Gargano puis à Campi, et il s’empressa de condamner ceux qui s’opposaient au pouvoir fasciste. En 1927 il épousa Rosa une très belle jeune femme d’origine aristocratique. Dix années plus tard Arturo Marzano fut nommé Commandeur de la Couronne, un ordre honorifique C’est à partir de ce moment que Mussolini opta pour la discrimination raciale, contre les Noirs puis les Juifs. Ils furent exclus de nombreux emplois publics comme Pétain le fera en France. Des magistrats furent révoqués sans qu’Arturo réagisse. En 1939 il fit partie de ceux qui décidèrent de l’envoi de citoyens aux confins, c’est-à-dire de les séquestrer dans des zones isolées comme le raconte Carlo Levi dans Le Christ s’est arrêté à Eboli. À la fin de la guerre Marzano fit l’objet d’une demande d’exclusion de la magistrature. Le président de la commission avait lui-même été renvoyé en 1938 pour avoir refusé de présenter un certificat attestant qu’il n’était pas juif. Arturo Marzano fut relevé de ses fonctions. La seule injustice dans cette décision est qu’elle fut exceptionnelle : 56 exclusions sur les 11 400 employés du ministère de la Justice. Et les gros bonnets furent épargnés. Arturo Marzano sera rapidement réhabilité. Ainsi en avaient décidé communistes et démocrates chrétiens qui gouvernaient l’Italie. Il convenait de tourner la page. Marzano se lança en politique, d’abord avec le MSI le parti néofasciste, puis dans les rangs d’un parti monarchiste avec qui il fut élu au Parlement en 1953. Sa carrière se termina en 1958 avec une attaque cérébrale qui intervint pendant une campagne électorale.

Si Michela a changé d’avis sur son grand-père c’est parce qu’elle a découvert un homme généreux, capable d’acquitter en 1944 un marin accusé d’insubordination

Michela Marzano ressort de sa quête familiale réconciliée avec son grand-père. Pas parce qu’elle minimise les méfaits du fascisme. Elle est au contraire inflexible sur le sujet. Pour l’autrice et philosophe les lois anti-juives de Mussolini sont impardonnables parce qu’elles ont fait entrer la notion de race dans le droit italien. Peu importe que Mussolini n’ait pas pensé comme les Nazis dès 1936 l’anéantissement des Juifs. Leurs exclusions des emplois publics étaient les prémices des arrestations et des internements de 1943. Si Michela a changé d’avis sur son grand-père c’est parce qu’elle a découvert un homme généreux, capable d’acquitter en 1944 un marin accusé d’insubordination contre son capitaine. Son introspection, notamment au cours de vingt années de psychanalyse, lui ont par contre mieux fait comprendre qui était son père. Un brillant universitaire, économistes néo-keynésien à Cambridge en Angleterre, un étudiant à Harvard aux États-Unis. Mais aussi un tyran domestique qui vérifiait la propreté de son logement dès qu’il rentrait. Un être qui ne supportait pas la contradiction. Un père infâme qui confiait à ses enfants sa voiture garée en double file. À charge pour eux d’amadouer les automobilistes qu’il gênait, au risque de se faire pourrir par leur père s’ils n’y parvenaient pas.

 On pourrait aussi insister sur l’absence d’alternative proposée par la gauche italienne

Michela Marzano est très critique sur son pays qui a été incapable de transmettre aux jeunes générations l’histoire du fascisme. L’enseignement de la Shoah n’a pas été mieux mené en Italie. Son père ne l’a découverte qu’en 1962 à l’âge de vingt-six ans. Michela Marzano considère que l’Italie refoule son passé, qu’elle est amnésique. Que trop de personnes, même parmi celles classées dans les élites, considèrent que Mussolini n’a pas fait que des mauvaises choses, qu’il n’a dérapé que sur la fin. Elle est très inquiète de la victoire de Giorgia Meloni qu’elle qualifie de postfasciste. Pour l’expliquer on peut déjà avancer que les voix de droite ont certes progressé, mais qu’elles se sont surtout redistribuées. Fratelli d’Italia le parti de Meloni a cannibalisé celles de La Ligue de Matteo Salvini, un personnage pas plus recommandable que la Romaine. Forza Italia le parti de Berlusconi a également été réduit à la portion congrue. On pourrait aussi insister sur l’absence d’alternative proposée par la gauche italienne. Sa principale force est le Parti démocrate (PD) que l’on placerait en France plutôt au centre gauche. Il a un temps été dirigé par Matteo Renzi, qui comme le rappelle dans son livre Michela Marzano, clamait qu’il ne s’agissait plus désormais d’opposer la gauche à la droite mais le mouvement à l’immobilisme. Du Macron pur jus. En désaccord avec Renzi, qui avait flexibilisé le marché du travail et manqué de courage sur les questions sociétales, Michela Marzano a démissionné du Parti démocrate.

Le RN prospère dans les anciens bassins ouvriers

Si on compare le vote français au vote italien, on retrouve des différences et beaucoup de points communs. Côté différences, les catégories dites populaires ont massivement apporté leurs voix à l’extrême droite en France via le Rassemblement national. En Italie elles ont plutôt choisi le mouvement 5 étoiles plus difficilement classable car il a un temps gouverné avec La Ligue de Matteo Salvini. Les implantations géographiques de ces deux partis sont d’ailleurs très différentes, le RN prospère dans les anciens bassins ouvriers alors que 5 étoiles a cartonné presque partout au sud de Rome là où il y a peu d’usines. Au nord Fratelli d’Italia est massivement arrivé en tête y compris là où travaillent encore de nombreux ouvriers. Et le Parti démocrate n’a été dominant que dans un petit nombre de territoires du Centre du pays. Chez nous la France insoumise a fait de très beaux scores dans des départements pauvres comme la Seine-Saint-Denis. Pour les ressemblances, il y a la montée de l’abstention et surtout les causes du vote, c’est-à-dire les difficultés économiques des deux pays. Elles sont plus fortes en Italie qu’en France car le Pib y stagne depuis pas mal d’années, elles touchent plus particulièrement les ouvriers et les employés chez nous. Mais elles ont en grande partie la même cause : la disparition des usines..

Avec la libre circulation des capitaux et des marchandises impossible de s’y opposer

Pour le comprendre il faut se rappeler que la construction européenne a ces dernières années favorisé le transfert de l’industrie du sud vers l’est de l’Europe. Avec des coûts salariaux réduits il est plus intéressant de produire en Pologne, en Tchéquie ou en Slovaquie qu’en France ou en Italie. Avec la libre circulation des capitaux et des marchandises impossible de s’y opposer. On peut tout au plus baisser les salaires et les charges pour tenter de freiner le mouvement, ce qui à terme paupérise encore plus les pays.Tant que les partis sociaux-démocrates ne remettront pas en cause ce dogme, ils ouvriront grandes ouvertes les portes à la droite et à l’extrême droite. L’autre dogme européen à revisiter concerne la circulation des hommes. Elle est intangible pour les populations de l’Union européenne mais pas pour les migrants. L’Italie comme la Grèce, deux pointes sud de l’Europe, ont été confrontées à l’arrivée de nombreux migrants que les pays du nord se sont empressés de leur laisser. On se souvient de la réaction de Macron qui ne voulait pas que les bateaux affrétés par des ONG accostent en France. Cette attitude a été très mal vécue en Italie, et des partis comme Fratelli d’Italia ont su en tirer profit. En Italie un parti post-fasciste est aujourd’hui au pouvoir. Il serait bon d’y réfléchir.

Qu’en dit Bibliosurf ?
https://www.bibliosurf.com/Mon-nom-est-sans-memoire.html

La France et l’Italie s’appauvrissent en perdant leurs industries
Mêmes causes, mêmes effets ?

Source : David Cayla

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