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Le blog de Laurent Bisault

Dernier cri, Hervé Commère, Éditions Fleuvenoir

Mar 20, 2025 #Fleuvenoir

Rafi vingt et un ans est un esclave de l’industrie textile du côté de Dacca au Bangladesh. Son rêve est d’emmener sa sœur Farah en occident pour lui éviter le mariage forcé qui lui est promis. Alors il accepte tout de son employeur, quand soudain l’immeuble où il sable les jeans s’écroule. Miracle, il en réchappe. Étienne Rozier quarante-cinq ans en a fini de sa petite vie. Il n’est plus policier, il est désormais homme de main d’une société de lobbying adepte de la surveillance de personnalités, du chantage, du coup de poing. Évacuer une Zad, solliciter l’aide de trafiquants de drogue, rien ne l’arrête. Avec sa femme Nelly, Étienne est enfin passé du bon côté. Ils ont même eu un autre enfant à un âge où cela ne semblait plus possible. Alors quand Étienne croise Anna Dufossé, il en profite. Anna c’était la fille hors concours du temps de sa jeunesse. Les plus beaux seins du lycée, une tante journaliste au New York Times, un oncle écrivain, une famille friquée. Il n’avait bien sûr pas réussi à coucher avec elle. Mais aujourd’hui tout a changé. Ils se retrouvent dans une chambre d’hôtel de Rotterdam et rattrapent le temps perdu. Après pas mal d’étreintes, de gémissements et d’orgasmes, Étienne prend une douche. Quand il ressort de la salle de bains, Anna a la langue violette, pendante, elle est morte étranglée. Étienne Rozier comprend qu’il a laissé ses empreintes et son ADN partout, dans la chambre, sur et dans Anna. Qu’il est le coupable parfait. Pour sauver sa peau, il doit changer d’identité, de vie, trouver le tueur. Alors direction Elbeuf (Seine-Maritime), la cité de son enfance, et surtout celle où Anna Dufossé a enquêté six mois en se faisant embaucher comme femme de ménage. Qu’avait-elle donc découvert dans cette ancienne ville industrielle pour qu’on l’assassine ?

L’industrie textile a été balayée par la concurrence asiatique

Roman noir ? Reportage sur la décrépitude d’une ancienne cité industrielle ? Les deux et c’est ce qui fait la force de ce dix-septième roman d’Hervé Commère que je découvre avec Dernier cri. Côté polar, l’intrigue qui tourne autour des trois personnages est tellement bien ficelée, qu’il est impossible de lâcher le bouquin. Mais qu’on ne s’y trompe pas, le sujet principal de Commère est ailleurs. C’est la ville d’Elbeuf qu’il connaît pour avoir grandi à proximité. Elbeuf dont l’industrie textile a été balayée par la concurrence asiatique, et dont il est d’usage de se moquer tant la pauvreté s’y est installée. Certes Renault a implanté son usine de Cléon à quelques kilomètres, mais l’industrie automobile comme celle du textile regarde vers le passé. Elbeuf est désormais réduite à ses anciennes maisons de maître qui valent moins qu’un studio parisien. À des habitants soumis à des conditions de travail qu’ils ne peuvent refuser, quand ils trouvent du boulot. À sa mauvaise réputation. Alors Commère s’immerge dans la vie de la cité comme l’avait fait Florence Aubenas dans Le quai de Ouistreham.

Ceux-là ne veulent plus entendre parler de Roger Knobelspiess

Il envoie ses personnages enquêter sur place en se faisant embaucher dans une entreprise de nettoyage. Un univers masculin côté chefs, fortement féminisé pour les personnes qui manient la serpillière. Elles se lèvent à quatre heures quinze pour terminer avant que n’arrivent les salariés des entreprises. Des travailleuses invisibles qui font une heure ici, deux là, à elles de payer les déplacements entre les sites. Si vous aimez le lumpenprolétariat, c’est ici que ça se passe. Ce n’est pas pour autant que la société locale se résume à une simple opposition entre les patrons et des salariés décatis. Certains chefs d’entreprise tentent de renouer avec les splendeurs passées. Tandis que de nombreuses ouvrières et ouvriers aiment leur ville, et rejettent l’image de la cité dépotoir forgée par l’arrivée au XIXe des repris de justice et des bagnards chassés de Rouen et du Havre. Ces femmes et ces hommes ne veulent plus entendre parler de Roger Knobelspiess le braqueur local gracié par Mitterrand. Ils ne se sont jamais reconnus dans les militants maoïstes parachutés après 1968 pour éduquer les masses. Ici comme dans les Zad constituées pour la bonne cause, les personnages sont complexes. Il y a des crapules ainsi que des personnes qu’on qualifie avec peine. C’est pour cela qu’on les apprécie. Une preuve de plus que pour comprendre une société, mieux vaut commencer par la lecture d’un bon roman noir.

Qu’en dit Bibliosurf ?
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