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Le blog de Laurent Bisault

D’un pays qui n’existe plus, Amandine Agić, Éditions de l’Olivier

Oct 7, 2026 #L'Olivier

Elle va avoir huit ans en ce mois de mai 1993 et elle habite en Auvergne. Son plat préféré n’est ni la truffade ni le chou farci. Ce sont les œufs à la tomate avec beaucoup d’huile, une sorte de choukchouka des Balkans. Cela fait trois ans qu’elle n’a pas passé ses vacances en famille là où son père est né. En Bosnie. C’est pourquoi ils vont y envoyer sa photo en plus du riz, du café, du savon ou des coquillettes. La petite fille ne comprend pas la raison de ces colis, puisque le village de ses cousins ne peut avoir été frappé par une grande sécheresse comme ceux de Somalie. Le pays de son père lui évoque au contraire des lacs et des forêts. Plus âgée elle se demande ce dont elle se souvient. Elle se rappelle que toute petite son père lui parlait en serbo-croate, une langue dont elle ne comprenait que des bribes. Elle revoit des charrettes et entend le bruit des sabots. Elle pense au café qu’elle moulait bien plus fin qu’en France. Jeune adulte de retour en Bosnie, elle découvre la pita un héritage que les Ottomans ont essaimé sous différents noms dans les Balkans. Elle apprend à confectionner l’escargot de pâte feuilletée que l’on farcit de multiples manières, par exemple à la viande, aux pommes de terre, au fromage et à l’œuf. Ou à l’œuf et aux blettes La cuisson se fait de nouveau sous l’ancestrale cloche de métal recouverte de braises. Ne reste plus qu’à accompagner la préparation de salade l’été, de légumes en saumure l’hiver, et d’un yaourt salé à boire. Chaque année elle revient en Bosnie-Herzégovine pour « connaître cette illusion d’un lien où la langue, où l’exil, où la distance n’existe pas, n’a jamais existé ». En 1996 elle constate que ce qui s’est passé dans le pays de son père est innommable, d’ailleurs ses parents n’en parlent pas. La jeune Auvergnate comprend que son autre pays n’existe plus. Autour d’elle les enfants d’immigrés rentrent au bled pendant les vacances. Pas elle. Désormais la Yougoslavie n’apparaît plus qu’après « ex ». Elle a disparu, elle ne survit que dans sa tête. L’année de ses dix ans, l’armée des Serbes de Bosnie couverte par les Casques bleus a trié les garçons et les hommes à Srebrenica parce qu’ils étaient musulmans. Pour les massacrer. Pour les femmes ce furent des viols de masse.

À Sarajevo les Casques bleus envoyés par les pays riches ne disposaient que de peu de moyens pour protéger les habitants

Ce premier roman consacré à la recherche d’un pays disparu est très émouvant. Il figure d’ailleurs dans la sélection du prix littéraire 2006 des Inrockuptibles. Amandine Agić explique combien il lui a été difficile de l’écrire, notamment parce que cela lui a imposé d’arrêter de travailler. Elle a choisi de ne pas donner de nom à la narratrice pour prendre des distances avec son récit qu’elle a construit sur des souvenirs manquants. Amandine Agić consacre une bonne partie de son livre à la compréhension de ce que furent les massacres de Srebrenica. On n’en parlait pas chez elle, alors elle dut attendre l’année de ses vingt ans, à l’occasion d’un stage de quelques semaines à Sarajevo, pour en prendre conscience. C’est en recopiant des noms de victimes qu’elle découvrit en pleurant que des morts portaient son nom bien au-delà de ses cousins au village. À Sarajevo les casques bleus envoyés par les pays riches ne disposaient que de peu de moyens pour protéger les habitants des tireurs d’élite. Ils écrivaient « attention snipers » sur des cartons pour alerter de la dangerosité de certains lieux de passage. Ils protégeaient avec un char les habitants qui les traversaient. À défaut ils accrochaient de grandes couvertures noires à des fils pour que les tireurs ne les voient pas. Amandine est revenue avec ses parents en Bosnie au début des années 2000. Le village de son enfance n’avait pas tant changé, mais partout son regard « trébuchait » sur la guerre. Les façades témoignaient des tirs sur les fenêtres pour tuer les habitants. La population avait diminué, victime des massacres, des disparitions ou de l’exil. Amandine Agić dit qu’elle est aujourd’hui française et bosnienne sans en avoir le passeport. Quant à la Yougoslavie elle n’existe plus qu’à l’état résiduel lorsqu’elle doit indiquer le lieu et la date de naissance de son père en remplissant des papiers. La Yougoslavie a été et reste une chimère. Celle d’un pays où les Serbes et les Croates pouvaient vivre ensemble sans se massacrer. D’une structure où les Slaves musulmans n’étaient plus une erreur de l’histoire à corriger. On y comptait une vingtaine de communautés linguistiques. La guerre, qui ne fut pas une guerre civile puisque les Bosniens furent attaqués de l’extérieur par l’armée serbe, a presque tout effacé.

Qu’en dit Bibliosurf ?
https://www.bibliosurf.com/D-un-pays-qui-n-existe-plus.html

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