Lundi 14 avril 1834. Deux amants dans une chambre du 22 de la rue Transnonain à Paris. Annette Vacher un peu plus de vingt ans. La concierge de l’immeuble dit que c’est « une fille ». Louis Breffort dix-huit ans tout juste, artiste peintre. Ils viennent de s’offrir leur première nuit d’amour malgré les combats et les morts qui se multiplient dehors. Les affrontements se sont arrêtés quand les deux jeunes gens entendent des hommes et des coups de feu dans l’escalier. Ils entrent et tuent Louis. Annette s’est cachée sous le sommier, un soldat l’aperçoit, il la regarde nue puis l’épargne. Les troupes de Louis-Philippe laissent derrière elles douze cadavres tués à la baïonnette, au fusil, de dos, de face. Sans aucune raison puisque les soldats étaient censés réprimer une révolte qui s’étendait dans le pays et non pas massacrer des innocents. Au Conseil du Palais du Luxembourg, le ministre de l’Intérieur Adolphe Thiers justifie la répression menée de Lyon à Paris sur les nostalgiques de 1789. Il annonce que la bataille a été gagnée et que le temps est venu des procès. Pas celui des canuts qui se sont révoltés dans la capitale des Gaules. Le procès des organisations secrètes comme la Société des droits de l’homme qui a tiré les ficelles.
Une famille entière assassinée
Une semaine plus tard Charles Breffort l’oncle de Louis retrouve Annette dans la chambre où elle fait la putain. Il veut savoir ce qui s’est passé et l’incite à témoigner devant Alexandre Ledru-Rollin, l’avocat qu’il a engagé. L’homme de loi utilise les déclarations de la jeune femme pour écrire un mémoire où il dénonce un crime d’État. Sa faible diffusion limite son impact dans l’opinion, mais le peintre et caricaturiste Honoré Daumier utilise sa renommée pour dénoncer les meurtres des soldats. Sous le titre Le massacre de la rue Transnonain il peint un homme au sol baignant dans son sang avec à ses côtés un enfant, un vieillard et une femme, tous morts. Une famille entière assassinée. La lithographie n’est pas de nature à déstabiliser Thiers qui, réfutant la culpabilité des troupes du général Bugeaud, va transformer le pouvoir en victime. D’où la fabrication d’une version officielle de l’affaire. Les soldats du 35e de ligne ont subi des tirs qui ont tué le capitaine Rey. Ils ont dû riposter en pénétrant dans un immeuble pour réduire les factieux. Pour asseoir cette thèse, le préfet de police Gisquet annonce que le meurtrier s’appelle Louis Breffort. Il a hélas été retrouvé mort dans sa chambre. Il avait une complice, la dénommée Annette Vacher, qui s’est enfuie. Et Gisquet donne carte blanche à l’agent Joseph Lutz pour monter ce dossier.
Jérôme Chantreau nous décrit un Paris apocalyptique
Gros succès pour ce roman à la fois noir et historique, qui apparaît souvent dans les sélections des meilleurs livres de 2025. Jérôme Chantreau nous propose une enquête méthodique sur des faits qui n’avaient jusqu’à aujourd’hui pas été élucidés. Que s’est-il donc passé ce lundi 14 avril 1834 pour en arriver à un tel carnage ? L’auteur réfute la thèse qui a longtemps prévalu d’un meurtre commis par un jeune artiste peintre qui aurait tout déclenché. Et pour cause le tir qui a atteint le capitaine Rey ne pouvait pas venir de la chambre de Louis. Tout le reste, c’est-à-dire la colère légitime des soldats s’effondre donc. Il s’agit bien de meurtres fomentés par deux des pires crapules qui ont été au pouvoir au XIXe siècle en France, dans le but d’éliminer les oppositions. Thiers le ministre de l’Intérieur, celui qui fera massacrer les Communards. Et Bugeaud qui fera plus d’un million de morts en conquérant l’Algérie. On apprécie au fil des pages toute la délicatesse de l’enquête officielle qui transforme, tous ceux que la police croise, en suspects. Un boucher parce qu’il a sur lui un couteau. Un menuisier muni d’une hache. Un quidam qui a caché un pistolet au fond d’un poêle. Ce faisant Jérôme Chantreau nous décrit un Paris apocalyptique digne des Mystères de Paris. Les égouts traversent la ville à découvert, la puanteur est partout, et encore plus à proximité des ateliers d’équarrissage. En travaillant seize heures par jour dans de telles conditions, la vie des ouvriers est terrifiante. C’est encore pire pour les enfants qui meurent souvent très jeunes. L’espoir est pourtant présent grâce à deux personnages. Annette la jeune prostituée dont la beauté résiste à ses effroyables conditions de vie. Elle s’ouvrira de nouveaux horizons en rencontrant des féministes. Et Joseph Lutz qui côtoie pourtant ce que Paris a de plus sombre. Mais qui, en comprenant que Louis et Annette étaient innocents, fera tout pour soustraire la jeune femme aux policiers.

La lithographie de Daumier
Qu’en dit Bibliosurf ?
https://www.bibliosurf.com/L-affaire-de-la-rue-Transnonain.html#recherche
Abonnez-vous pour être averti des nouvelles chroniques !
Merci Laurent. J’avais complètement oublié cette histoire de la vie de Bugeaud. Il a bien failli recommencé en 1848 mais heureusement le choléra nous en a débarrassé un an plus tard.