« Les hommes des montagnes sont comme les plantes : quand on naît à un endroit, on y reste et on se débrouille avec le peu qu’on a, jusqu’à ce que survienne une tempête, la foudre ou une idée qui vous en arrache. ». Giacomo est né à Prazzo un village du Piémont. Privé de son père qui était mort au loin en faisant le mineur en Espagne dans des tunnels, il a grandi avec sa mère dans la maison de ses grands-parents. À huit ans on l’envoya dans un monastère sans moine, où résidait Don Egildo un prêtre qui avait été maître d’école. C’était selon sa mère une chance car beaucoup de gamins partaient aider les bergers ou les mineurs de l’autre côté de la frontière. Giacomo obtint brillamment son baccalauréat, il aurait pu continuer ses études au séminaire, mais son grand-père s’y opposa. Alors il retourna à Prazo en 1915, l’année où l’Italie rentra en guerre. Le village fut grandement épargné parce qu’on y trouvait beaucoup de vieillards et d’enfants et que les mules peinaient à y accéder. Mais les rares conscrits en arrivant sur les sites des combats, volontaires ou non, comprirent vite où ils avaient mis les pieds. Giacomo fut exempté parce qu’il était le fils unique d’une veuve. Son grand-père le poussa à devenir caviè, c’est-à-dire à arpenter les montagnes et les vallées pour convaincre les femmes à cheveux longs de s’en défaire. On les envoyait ensuite à Embrun, puis un peu partout en France pour fabriquer des perruques. Le voilà donc parti sur les chemins muni de la besace et du sac de toile que lui avait préparés sa mère. On y trouvait de beaux habits, une écuelle, son assiette en fer blanc et un peu de nourriture. Sa grand-mère lui avait recommandé de se méfier des veuves et des jeunes filles qui ne manqueraient pas de le séduire tant il était un bon parti. Son grand-père lui avait détaillé ce qu’il devait savoir pour tirer profit de cette première expérience. Il n’avait plus qu’à avancer dans des paysages grandioses avec au loin le Monte Chersogno qui dépassait les 3 000 mètres.
Giacomo ne manquait pas d’arguments pour les convaincre de lui céder leurs cheveux
Ce premier roman de l’écrivain et journaliste milanais Franco Faggiani est magnifique. On se délecte des paysages, et des vies pourtant si dures des Piémontais en ce début du XXe siècle. Surtout ceux des montagnes qui ne disposaient que du minimum pour survivre. Si les femmes vendaient leurs cheveux, c’était pour en tirer de quoi améliorer l’ordinaire qui était fait dans les hameaux d’altitude de sols en terre battue et de murs en bois disjoints. Être tondue était un marqueur social des femmes pauvres, ce qui les contraignait à se couvrir la tête pour échapper à la honte. Avec ou sans cheveux, la vie de ces paysannes se résumait au potager et aux animaux. L’été leur mari était rarement là, et quand il revenait il était habituel qu’ils les battent. C’est pourquoi certaines accueillaient aussi le caviè pour le plaisir de ne plus être seule et de parler. Giacomo ne manquait pas d’arguments pour les convaincre de lui céder leurs cheveux. Son éducation si rare dans les montagnes, qu’il utilisait pour s’exprimer avec élégance. Ce qu’il avait transporté dans son sac, bas, châles colorés, coupons de tissus raffinés, et même de l’argent. Mais son atout principal était l’aura de son grand-père qui avait passé une sorte de contrat moral avec les femmes des hameaux pour qu’elles lui réservent leurs cheveux. Il avait obtenu leur confiance en leur fournissant à crédit des outils, du pétrole, et parfois des médicaments. L’hiver venu, la microsociété du village se reconstituait entre la préparation des cheveux et des actes d’entraide, en attendant de pouvoir charger les mules de la précieuse marchandise à destination d’Embrun. L’inventaire des nuages c’est aussi le récit de l’émancipation d’un jeune homme qui comprendra le rôle de son grand-père dans sa famille. Il va s’ouvrir à un monde nouveau qui émergera de la guerre. Longtemps confiné à ses montagnes, Giacomo découvrira Grasse, Nice et de nouvelles vallées qui le ramèneront chez lui. Puis la guerre terminée viendront le temps des transports et une nouvelle conception du commerce, qui lui permettront d’atteindre de nouvelles contrées, tout en profitant de ses précieuses montagnes.
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