Tous, sauf moi, Francesca Melandri, Éditions Gallimard

Troisième étape d’un triptyque qui comprend Eva dort et Plus haut que la mer, Tous, sauf moi s’interroge comme les deux précédents livres sur l’histoire italienne. Et plus précisément sur les liens entre la colonisation de l’Éthiopie et les mouvements migratoires actuels. Il se déroule pour cela sur plusieurs époques, du fascisme aux années Berlusconi, que nous visitons par l’intermédiaire d’une famille. Ilaria, la quarantaine, découvre un soir devant la porte de son appartement romain, un jeune Africain qui prétend être son neveu. Et plus précisément le petit-fils que son père aurait eu avec une autochtone pendant l’occupation italienne. La carte d’identité du jeune homme ne constituant pas une preuve, Ilaria souhaiterait en savoir plus en interrogeant son père. Mais à plus de 90 ans, celui qui a toujours été un homme de belle prestance, n’est plus en état de lui répondre. L’aurait-il fait si sa fille lui avait demandé dix ans avant ? Rien n’est moins sûr car Attilio Profeti, principal personnage du roman, a passé son existence à dissimuler la vérité. Comme mari volage dans un premier temps, jonglant du foyer familial à celui qu’il finira par fonder avec sa maîtresse. Mais cela n’est rien. La vie secrète d’Attilio est bien plus originale, car elle passe par la conquête et la colonisation de l’Éthiopie de 1936 à 1941. Mal connues des Français, et sans doute aussi des Italiens, les cinq années de l’Empire colonial de Mussolini n’ont côté horreurs pas grand-chose à envier à ce que firent les Français ou les Anglais en Afrique.

Les cinq années de l’Empire colonial de Mussolini n’ont côté horreurs pas grand-chose à envier à ce que firent les Français ou les Anglais en Afrique

Était-ce parce que les Italiens furent battus par l’armée éthiopienne à la fin du XIXe dans leur première tentative d’envahissement ? Était-ce parce que les massacres furent consubstantiels à la colonisation ? Probablement pour ces deux raisons, et bien d’autres encore, mais la victoire des armées fascistes ne fut pas glorieuse, de l’utilisation des gaz interdits par les traités internationaux, aux massacres des hommes et des viols des femmes. On pourrait ajouter que les théories raciales mises en pratique sur place n’arrangeaient rien. C’est en enquêtant sur son père qu’Ilaria découvre ce pan ignoré de l’histoire de son pays et surtout l’histoire de son père. Dissimulateur hors pair, Attilio Profeti s’est toujours parfaitement adapté à son environnement. Fasciste sous Mussolini, militaire sur qui on pouvait compter, colon quand l’Empire se fut installé, il fit preuve des mêmes facultés d’adaptation dans l’Italie d’après-guerre. Un pays dont Francesca Melandri nous montre bien, des défauts. Ilaria est sa porte-parole, une professeure de gauche qui assume ses contradictions en vivant sa liaison avec un élu Berlusconien. Dans ce récit, Shimeta Ietmgeta Attilaprofeti, le potentiel neveu, assure le lien entre les époques. Il a pour cela fui son pays pour échapper à la dictature en place à Addis-Abeba, traversé des déserts en enrichissant des passeurs. Avant de séjourner dans les geôles de Kadhafi, puis de risquer à nouveau sa vie pour atteindre Lampedusa. De ce migrant, l’Italie actuelle ne veut pas, reniant ainsi son passé. Mais a-t-on des leçons à donner aux Italiens ?

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