Rhapsodie des oubliés, Sofia Aouine, Éditions La Martinière

Cette rhapsodie ce sont les Quatre cents coups avec Sofia Aouine à la place de Truffaut. Abad jeune garçon en provenance du Liban plutôt qu’Antoine Doinel. Le Paris d’aujourd’hui et non celui de 1950. Et surtout Barbes et la rue Léon avec son odeur de poubelle, la rue des putes, des toxicos et des vieux Arabes supplantés par les nouveaux barbus. Des filles voilées qui se savent promises aux coups du grand frère avant la saillie de celui qu’on leur aura choisi. Un lieu vivant où semble s’être rassemblée toute la misère du monde. À 13 ans Abad est obnubilé par la montée de la sève quand il découvre que sa nouvelle voisine d’en face a un corps de rêve et qu’elle vit à poil avec des trucs dessinés sur les nichons. Mieux encore, des copines la rejoignent dans la même tenue. Une usine à nibards qui parle yougo, ukrainien ou roumain. Peu importe pour lui qui se délecte de ce porno géant. Alors il en fait profiter les potes et fait payer les autres. C’était trop beau. Et lorsqu’une de ces bombasses s’en aperçoit elles se mettent à tout jeter par la fenêtre, balais, meubles et mêmes strings qui finissent sur les vieux qui prient sur le trottoir d’en face. Vous ne trouverez pas mieux pour déclencher une émeute. Abad se retrouve classé primo-délinquant ce qui lui vaut moult remèdes infligés par ses parents. Coups de ceinture, privation d’Internet, visite auprès du père Michel prêtre de l’Église syriaque qui conseille un pèlerinage au pays, et même traitement infligé par un imam trouvé sur Ia Toile qui lui hurle pour 500 euros de sourates dans les oreilles. Ultime recours, une dame est censée lui soigner son dedans en l’invitant à lui parler sur un divan. Parler à Ethel Futterman qui ressemble à Shrek. La honte absolue alors qu’à 13 ans Abad est tout ce qu’il y a de plus normal, sûrement comme son père, son grand-père et plus encore au même âge. Sauf qu’Abad assume aimer les filles qui sont grave bonnes ainsi que les nichons yougos ce qui fait bien rire la disciple de Lacan.

Sauf qu’Abad assume aimer les filles qui sont grave bonnes

La confrontation avec Shrek finit par donner ses fruits quand Abad admet qu’Ethel est aussi une déracinée. Pas du Liban comme lui qui y a perdu mémé Jémayel, mais du Paris d’avant-guerre qui avait valu à sa mère d’échapper à la Shoah en se réfugiant en Normandie. Tout d’abord écrit d’une langue qui réjouit, débordant d’humour, le roman de Sofia Aouine tire petit à petit vers la douleur en nous décrivant la vie de Barbés qu’elle connaît bien. Celle des habitats indignes, des prostituées africaines contraintes d’aligner les passes en espérant un retour au pays. Le domaine des parents détruits par la misère et qui le font payer à leurs enfants jusqu’à l’abandon. Un sujet que connaît bien Sofia Aouine, qui a elle-même été placée à deux ans dans la pouponnière d’Antony, avant de migrer dans une famille d’accueil. La légende veut que Françoise Dolto y faisait des piges, et que la pédopsychiatre lui ait prédit un avenir d’écrivain. Elle s’en est d’abord sortie en faisant de la radio avant d’être contactée par une éditrice. Beau succès pour cette autobiographie couronnée par le prix de Flore. Un comble quand on connaît l’écart entre ce café germanopratin et la Goutte-d’Or. On souhaite à Sofia Aouine une carrière digne de celle de Truffaut. À vous de la lire pour l’encourager.

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