Honoré et moi, Titiou Lecoq, Éditions L’Iconoclaste

Soyons honnêtes. Ce n’est pas demain la veille qu’on vous dira du mal de Titiou Lecoq sur ce blog. Elle a table ouverte. Elle revient quand elle veut. Pas seulement parce qu’elle fait partie de celles susceptibles de nous faire abîmer l’écran de nos smartphones à force de la regarder sur Instagram. Encore qu’elle ne s’y affiche pas tant que cela, en laissant une large place aux photos de ses enfants. En vérité, si elle est tellement appréciée dans cet espace numérique qui se veut littéraire, c’est qu’on en connaît peu qui écrivent comme elle. Titiou Lecoq est fondamentalement une autrice actuelle, parce qu’elle nous parle de ce que nous vivons aujourd’hui en nous épargnant les affres de l’écrivain devant sa page blanche. C’est pour cela que Les morues, qui relatait les amours de copines, était si réussi. Si on n’en trouve pas trace sur ce blog, c’est uniquement parce qu’il a été créé après la lecture du bouquin. Mais on a dit tout le bien que l’on pensait de Libérées et plus encore de La théorie de la tartine. Ce roman est un pur régal où l’on voit Marianne tentant de faire retirer du web une sextape déposée par son ex, en associant son nom à « petite bite » sur les réseaux sociaux. On en profite pour rappeler qu’on a suggéré à qui s’en sentirait l’envie de chroniquer Kata Sutra, La vérité crue sur la vie sexuelle des filles coécrit par Titiou. Tout ça pour dire qu’on a légitimement été surpris en découvrant que Titiou Lecoq avait commis une biographie d’Honoré de Balzac. Balzac, celui qu’on vous infligeait au collège. Celui dont vous regrettiez qu’il n’ait pas fait numéroter les pages d’Eugénie Grandet en ordre inverse, pour savoir combien il en restait avant la fin. Et pourtant le Balzac de Titiou Lecoq nous parle, nous instruit et nous fait rire. Honoré et moi est un livre drôle sur un mec qui se croyait fait pour le bonheur et a passé sa vie à se prendre des « seaux de merde sur la gueule ». Un livre qui nous raconte un immense écrivain dont l’importance dépasse de beaucoup la littérature. Un forcené du travail, 90 romans au compteur plus des pièces de théâtre et bien d’autres choses. Un auteur qui nous a fait comprendre comment s’est forgée la société française au XIXe siècle, comme le rappelle Thomas Piketty, qui se plaît à dire qu’il n’aurait pas parlé de la même manière des inégalités s’il ne l’avait pas lu. Balzac, un des écrivains favoris de Bernard Maris avec Maupassant et Zola. Maris qui expliquait que la littérature nous disait tellement de choses du monde qui nous entoure.

Balzac c’était aussi la loose incarnée

N’allez pas pour autant faire de Balzac un révolutionnaire même s’il a passé sa vie à rêver d’être ministre, surtout des Affaires étrangères. Rien d’impossible nous dit Titiou Lecoq, Christophe Castaner est bien ministre de l’Intérieur. Balzac se foutait de la politique. Il tenta bien la députation, mais n’engrangea que vingt voix. Il resta insensible aux journées de juillet 1830 qui renversèrent Charles X au profit de Louis-Philippe. Il avait mieux à faire : s’occuper de lui. Mais Balzac c’était aussi la loose incarnée. Le mec qui a passé sa vie à dépenser plus que ce qu’il gagnait. Non pas parce qu’il ne gagnait rien. Il en a engrangé pas mal. Ce qui n’allait pas chez lui, c’étaient les dépenses. Balzac était un acheteur compulsif qui amassait tapis, bibelots, maisons, tableaux, vêtements, sans pour autant crouler sous les objets car les huissiers se sont chargés de l’en débarrasser. Et pourtant il en a mis du sien pour les éviter, empruntant à tout-va pour repousser les échéances. Créant de véritables pyramides de Ponzi, cette fuite en avant vouée à l’échec que Bernard Madoff a pratiquée jusqu’à finir en prison. Balzac habitait des logements à double entrée pour fuir les huissiers. Il imposait à ses visiteurs des mots de passe pour échapper aux créanciers, ce qui ne l’empêcha pas de faire un court séjour en prison. Comme si ses achats ne suffisaient pas à plomber ses finances, Balzac était un entrepreneur catastrophique. Toujours à imaginer une nouvelle manière de devenir riche. Toujours à innover dans l’échec. L’achat d’une imprimerie pour faire dans l’intégration verticale, une cata. L’invention d’éditions populaires pour élargir son public, une ruine. L’acquisition d’un journal, un gouffre financier. Le must étant peut-être ce projet d’exploitation d’une mine d’argent en Sardaigne qu’on lui avait chaudement recommandée. Il ne parlait pas italien et pas davantage sarde, aucune importance. Il ne maîtrisait aucune technique minière. Sans objet. Balzac s’endetta encore un peu plus, se rendit dans l’île en passant par la Corse pour découvrir qu’il avait été doublé par un concurrent. Encore raté. Ses projets de culture d’ananas ou d’escalier qui aurait amené les touristes du jardin du Luxembourg aux Catacombes : autant de désillusions. Achetait-il des actions des chemins de fer que le cours plongeait aussi tôt

Heureusement qu’Honoré a pu s’appuyer sur les femmes pour se refaire

En matière de finances, Balzac était une boussole qui aurait indiqué le sud. Heureusement qu’Honoré a pu s’appuyer sur les femmes pour se refaire. D’abord sa mère dont il a dit pis que pendre et qui passa sa vie à le renflouer jusqu’à plonger dans le dénuement. Et toutes les autres. D’abord Madame de Berny qu’il aima réellement alors qu’elle avait neuf enfants et vingt ans de plus que lui quand il la rencontra. Elle eut une grande importance dans sa vie en relisant ses écrits. Emmanuel et Brigitte n’ont rien inventé. Et puis surtout Madame de Hanska dont il dut attendre si longtemps la mort de son riche mari pour l’épouser. Le rapport de Balzac avec les femmes constitue un des points les plus intéressants de la biographie. Pas vraiment étonnant quand on connaît l’engagement féministe de Titiou Lecoq. Autant notre écrivain s’est montré conservateur dans la vie politique, autant il a innové en parlant des femmes en dénonçant le viol conjugal parce qu’il n’imaginait pas de vie commune fondée sur cet acte. « Ne commencez jamais le mariage par un viol. Le sort du ménage dépend de la première nuit » disait-il. Ses conquêtes féminines n’ont pas pour autant toujours été faciles. Il s’en est pris des râteaux pour cause de physique ingrat, avec des dents en moins, des chicots noircis, une forte propension à postillonner, un cou puissant, un torse carré mais de petits bras et des jambes courtes. Ce qui n’empêche pas Titiou Lecoq d’émettre l’idée qu’il était un bon coup. Hélas, les réseaux sociaux n’existaient pas à l’époque. Nous ne disposons donc d’aucun témoignage pour corroborer cette théorie.

3 commentaires à propos de “Honoré et moi, Titiou Lecoq, Éditions L’Iconoclaste”

  1. Comment ne pas avoir envie de lire Honoré et moi et de ne pas foncer sur le net pour en savoir plus sur Titiou Lecoq ?

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