Philippe Frémeaux

Ancien dirigeant d’Alternatives économiques, Philippe Frémeaux est décédé début août 2020. Comme Bernard Maris, j’ai eu la chance de le croiser. Philippe m’avait appelé à l’Insee parce qu’il cherchait des chiffres sur l’économie sociale. J’avais écrit sur le sujet, j’étais donc son point d’entrée dans l’Institut. Je n’avais pas reconnu sa grosse voix que j’entendais de temps en temps à C dans l’air, mais après qu’il se fut présenté je lui avais dit que je connaissais son journal car j’y étais abonné. Le courant été passé car Philippe me proposa rapidement d’organiser la présentation toulousaine de son dernier bouquin : La Nouvelle alternative, Enquête sur l’économie sociale et solidaire. Une vraie surprise, un gros défi pour moi tant nous sommes peu habitués à prendre de telles initiatives à l’Insee. L’essentiel du boulot fut en réalité effectué par les deux instances locales de l’ESS qui ne manquèrent pas de se tirer dans les pattes. « Sociétés de capitaux, conflits de capitaux, sociétés de personnes, conflits de personnes » m’expliqua Philippe. Le projet aboutit et je m’étais donc pointé à Blagnac pour le récupérer avec une pointe d’angoisse en me demandant ce qui se passerait si je ne le reconnaissais pas. La conférence se déroula dans la grande salle du Capitole en présence de Pierre Cohen maire de Toulouse. L’édile resta jusqu’à la fin. « C’est très rare » me dit Philippe.

Je te parie un million de dollars que tu te trompes

Nous étions allés manger après et au cours de la conversation Philippe nous parla de Brandt qui avait été rachetée par la coopérative espagnole Fagor. J’avais un doute et je lui dis que la société avait d’abord été intégrée à un groupe israélien. « Impossible me dit Philippe, on a fait plein d’articles sur eux. Je te parie un million de dollars que tu te trompes. ». Je ne me voyais pas le contredire mais j’avais un doute, car le technicien qui m’avait réparé ma plaque à induction Sauter m’avait peu avant parlé du rachat de sa boîte. Vérification faite, je lui avais le lendemain envoyé un message lui laissant le choix de la banque coopérative pour le versement. Bon joueur, il reconnut son erreur et me proposa d’échanger ma créance contre un repas au resto. Dans l’histoire, j’étais le grand gagnant. Bien plus tard Philippe me proposa de venir manger chez lui et d’y dormir à l’occasion d’une de mes montées à Paris. J’avais été très touché, et j’étais tendu en me pointant devant son pavillon parce que je le connaissais peu, et son épouse encore moins. La soirée fut agréable et je découvris ses talents culinaires ainsi qu’un couple composé selon lui d’anciens soixante-huitards dont je dirais qu’ils avaient particulièrement bien tourné. Ce qui n’est pas si fréquent et qui explique peut-être pourquoi Philippe était aussi attentif au bon fonctionnement de la démocratie. Alors que beaucoup d’acteurs de l’EES présentent leurs structures comme une alternative au capitalisme, Philippe Frémeaux n’était pas dupe de leurs limites. C’était le thème principal de la Nouvelle alternative où il ne manquait pas de signaler que le principe un homme – une voix allait souvent de pair avec l’unicité des candidatures lors des élections. « Cela change tout d’être propriétaire de sa banque » m’avait dit Philippe goguenard à propos du Crédit mutuel. J’aurais bien voulu l’entendre commenter le souhait des dirigeants d’Arkéa de quitter leur fédération. Philippe rappelait aussi que l’ESS n’avait pas le monopole de l’utilité sociale que l’on trouvait au moins autant chez les boulangers ou les médecins. Qui aime bien châtie bien.

Philippe Frémeaux et Bernard Maris se complétaient admirablement

Très attaché au statut des sociétés coopératives ouvrières de production (Scop) qui garantit un minimum de démocratie, Philippe expliquait que la viabilité du projet imposait une échelle des salaires resserrée. Avec chez Alternatives économiques des salariés bac plus dix bien mal payés en comparaison de ce qu’ils gagneraient ailleurs. Une réflexion qui m’avait inspiré une étude. Le soir où j’avais mangé chez lui, j’avais été surpris qu’il ait montré des signes de tension en me parlant de la réunion annuelle de la Scop programmée le lendemain. C’était me disait-il parce qu’il est délicat de faire cohabiter les salariés dans un projet commun. Certains collaborateurs travaillant pour des publications qui se vendaient bien ne comprenaient pas que l’on continue à sortir celles qui marchaient moins. Son humilité s’était aussi manifestée quand il m’avait donné à relire le rapport sur l’ESS que lui avait commandé Benoît Hamon. « J’ai un travail pour toi » m’avait-il annoncé. Là encore l’écart était immense avec les pratiques en usage à l’Insee où les relectures ne se conçoivent que du haut vers le bas de la hiérarchie. Sa tolérance me surprenait beaucoup quand il disait du bien de François d’Orcival de Valeurs actuelles ainsi que de Philippe Val, ce que je comprenais mieux. Après la mort de Bernard Maris, Philippe avait écrit un hommage touchant. Il partageait beaucoup avec lui, à commencer par leur refus de glorifier sans retenue les économistes. Ce qui n’empêchait pas en privé Philippe d’expliquer que le Toulousain aimait tellement la lumière qu’il en faisait parfois trop. Je lui avais répondu que je le comprenais, mais que tout cela était secondaire pour moi tant Maris me semblait irremplaçable. Il m’avait non seulement fait découvrir Charlie Hebdo mais aussi tant de fois fait hurler de rire, par exemple quand il exécutait en une phrase le Prix Nobel de Jean Tirole. De toute façon avais-je ajouté, un économiste qui aime le vélo, Linux et la nature est forcément fréquentable. Pour moi Philippe Frémeaux et Bernard Maris se complétaient admirablement. Comme par exemple sur leur approche des banques coopératives. Philippe avec sa rigueur et Bernard avec sa dérision. Aujourd’hui les deux me manquent et il va falloir faire avec.

3 commentaires à propos de “Philippe Frémeaux”

  1. Belle émotion en lisant cet hommage plein de vie.
    Merci.
    Mais.. quelle est donc cette phrase assassine sur le Nobel ?

    • Je n’ai hélas pas gardé l’article. Disons que Maris résumait avec sa mauvaise foi habituelle la pensée de Tirole en une phrase, avant de conclure : et vlan Prix Nobel !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*