Ceux qui restent, Benoît Coquard, Éditions La Découverte

Aujourd’hui on parle sociologie. Le con ! Mais quel con ! Il a déjà presque pas de lecteurs et il les fait fuir. Ne partez pas ! Revenez ! Vous allez voir, la sociologie c’est un truc sympa pour parler de la vie quotidienne. Ce n’est pas fait que pour ceux qui glandent à l’université de Villetaneuse ou à celle du Mirail. On va s’intéresser à ceux qui ne sont pas partis de leur campagne. De Ceux qui restent. Avec le bouquin de Benoît Coquard on dispose de quelque chose de très accessible, souvent passionnant, même si on a aussi le droit d’émettre des réserves. Normal, on n’est pas dans la littérature qui revendique le droit de nous emmener dans le monde imaginaire de l’auteur. On est dans l’observation de la réalité avec ses forces et ses faiblesses. Mais on verra que la sociologie complète la littérature. Départ donc vers les campagnes déshéritées du Grand Est, de la Meuse, de la Haute-Marne, de l’Aube, des Ardennes et des Vosges que Coquard connaît bien parce qu’il y a grandi avant d’en partir. Logique on ne devient pas docteur en sociologie en vivant loin de tout. Benoît Coquard y est retourné faire une longue enquête sur plusieurs années, histoire de comprendre pourquoi et comment vivent les habitants de ces territoires qui n’intéressent personne. « Qui va lire un bouquin qui parle de nous » lui demande Vanessa au tout début du livre. Mais ça c’était avant. Avant le mouvement des gilets jaunes qui les a mis au devant de l’actualité. Qui a permis de mieux connaître ceux venus crier leur attachement à leur voiture, un objet indispensable pour s’en sortir quand on habite loin de tout. Du boulot, des services publics, des médecins, des supermarchés et même des écoles. Alors l’écotaxe, après les radars et la limitation à 80 km/h, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le baril de gazole. Coquard a visité ces ronds-points et a constaté combien ils étaient ce que les sociologues appellent des endroits de sociabilisation. On pourrait aussi dire des lieux qui font société. Il nous explique que ces espaces de rencontre, de vie en commun, sont devenus rares dans ce Grand Est avec la disparition des usines et de tous les groupes de vie qui s’étaient formés autour. La fermeture des bistrots, corollaire de la baisse de la population, a amplifié ce mouvement, car le rade on n’y va pas que pour s’enfiler des gorgeons. C’est aussi là où on se parle. Enfin c’était, car nous dit Coquard, on n’y croise plus que des vieux, les plus jeunes qui sont restés ayant eu tendance à migrer loin des centres-bourgs. Autre constat issu des ronds-points, on y déteste les politiques et plus encore les syndicats. Les rares cgétistes qui s’y pointent ont caché leur badge. C’est le domaine des employés, des ouvriers des artisans et des petits patrons. Tout un monde qui partage le rejet de l’impôt, des études plutôt courtes, et un mode de vie traditionnel où les hommes vont à la chasse comme leur père. Il y a aussi des femmes comme celle qui annonce toute contente à Coquard qu’elle vient de chopper un 06. Des personnes certes apolitiques, mais qui ne cachent pas leur sympathie pour Marine. Pas vraiment une découverte dans le Grand Est, une terre qui vote par tradition à droite, et qui a basculé vers le RN depuis quelques années.

Les femmes idéalisent d’autant moins la vie de leurs parents que leurs mères ont peiné à s’émanciper dans les années post 1968

Les ronds-points ce sont les parties émergées de l’iceberg. La connaissance en profondeur des habitants des campagnes, Coquard l’avait acquise à partir de 1990 grâce à de nombreuses interviews. Il la restitue en nous présentant une société faite de personnes parfois restées sur place parce qu’elles n’ont pas été assez loin à l’école pour travailler ailleurs. Mais aussi attachées depuis longtemps à leurs terres. Des habitants qui ont troqué l’espoir de lendemains meilleurs pour des groupes d’amis où l’on sait se donner des coups de main, par exemple pour construire sa maison. Des hommes bien plus nostalgiques que les femmes du monde d’avant. Des mâles qui idéalisent la vie de leur père qui leur a transmis le souvenir d’une époque où l’on faisait un peu ce qu’on voulait, sans avoir peur des schmitts qui vous collent une prune pour un oui ou pour un nom. Qui leur ont fait découvrir l’importance du foot, de la chasse et du motocross. Petite parenthèse à ce sujet. Ce n’est rien de dire que Benoît Coquard nous en parle du foot. Il finit par d’ailleurs par avouer au détour d’une page qu’il a lui-même joué en championnat de district. On aurait presque envie de lui expliquer que l’importance du foot ne se limite en rien aux zones rurales. Ce sport est probablement plus important dans les cités, tant il propose aux jeunes le mirage d”une ascension sociale. Le foot touche de toute façon toutes les couches de la société. Dans À son ombre, le journaliste Claude Askolovitch devient accro du PSG pour accompagner son fils Théo au Parc des princes. Et dans le milieu plus industriel décrit par Laurent Petitmangin dans Ce qu’il faut de nuit, le père de famille ne parvient à parler que foot avec son fils aîné. Fin de la parenthèse. Les hommes des campagnes de Coquard sont ouvriers dans le bâtiment, parfois dans de petites boîtes industrielles, ce qui leur permet d’emprunter du matériel à leur patron le week-end quand ils sont bien avec eux. L’insertion dans un groupe de potes est pour eux essentielle. Elle peut aussi être délétère quand deux personnes du même groupe entrent en concurrence pour décrocher un des rares emplois locaux. Se mettre un couple est d’autant plus difficile dans ces microsociétés quand on ne veut ni de la nana d’un ex ni de celles qui ont déjà un mouflet. Nombreux sont aussi les cassos, ou présentés comme tels par la population locale, ceux qui traînent pendant des années sans espoir de trouver un boulot. Certains partent quand même, sans diplômes, pour échapper à leur absence de statut. Les campagnes du Grand Est sont aussi, nous dit Coquard, des lieux où on consomme beaucoup de drogues et pas que de l’herbe. La vie des femmes est assez différente de celle des hommes. D’abord parce que la réussite scolaire y est comme dans les villes bien plus féminine que masculine. Elles sont souvent parties étudier à Reims ou Nancy voire à Paris. Le retour sur place est d’autant plus difficile que les emplois féminins sont dans les campagnes rarement en adéquation avec leur savoir. Allez donc occuper un poste d’aide à domicile en CDD quand vous avez un diplôme du supérieur. Pour mieux le comprendre, vous pouvez lire ou relire Les enfants après eux de Nicolas Mathieu qui se déroule dans la Lorraine d’après la sidérurgie. Ce roman est une réussite absolue. Quand elles restent, les femmes idéalisent d’autant moins la vie de leurs parents que leurs mères ont peiné à s’émanciper dans les années post 1968. Ce n’était pas facile de demander la pilule sur ces terres catholiques. Alors pour les jeunes femmes il est important de rentrer dans la norme, ce qui signifie plus que l’appartenance à une bande de potes, former un couple et avoir des enfants. Surtout échapper aux rumeurs qui peuvent être redoutables dans ce petit monde où tout le monde se connaît. Au total une belle réussite mais qui suscite quand même une question. Ils sont où les agriculteurs dans tes campagnes Benoît ? Certes tu nous racontes la vie après la disparition de l’industrie, mais il n’y a pas de vaches dans tes bleds alors qu’on y fabrique du chaource, du langres et du munster ? Allez on ne t’en veut pas. On pallie cette légère insuffisance ci-dessous.

Le cas beaucoup plus agricole de l’Occitanie

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*