Le cœur synthétique, Cloé Delaume, Éditions du Seuil

Même pas peur. C’est ce qu’Adélaïde aimerait se faire croire en déballant ses cartons dans le deux-pièces de 35 m2 qu’elle vient de louer dans le XXe arrondissement. Adélaïde Berthel, 46 ans, divorcée depuis peu, et qui a toujours retrouvé des bras d’hommes après avoir quitté un mec. Disposer d’aussi peu de place quand on a deux passions, les bibliothèques et les chaussures, et que cela vous contraint à disposer d’un lit en 1,20 mètre, cela ne facilite pas la vie. Heureusement qu’il lui reste son métier, attachée de presse dans une maison d’édition. Passeuse entre les écrivains et les journalistes. On pourrait aussi dire en charge des névroses des auteurs ou nombrilologue tant elle s’efforce de rassurer ceux qui se considèrent au centre du petit monde littéraire germanopratin. Dans sa vie privée Adélaïde croit toujours en Aphrodite la déesse de l’amour. Sauf qu’elle n’est plus étudiante, et qu’à l’approche de la cinquantaine la concurrence est rude avec les jeunettes, même si ses seins se tiennent toujours bien. Sans compter qu’à ces âges, les mecs sont souvent mariés ce dont Adélaïde ne veut pas entendre parler. Alors elle essaye les bars, les boîtes de nuits, les clubs privés à grands coups de gin tonics avant de rentrer chez elle pour pleurer. Heureusement il y a ses quatre copines Clothilde, Bérangère, Judith, et Hermine. Clothilde qui écrit, Bérangère la chasseuse qui passe sa vie sur Tinder et qui prend ce qu’elle trouve. Judith la seule à avoir une enfant et Hermeline qu’Adélaïde appelle tous les soirs.

Le récit vaut surtout pour cette magnifique amitié féminine

Le roman pourrait être ennuyeux, il est passionnant. On se délecte de ce monde de l’édition où l’accès à La petite librairie constitue le Graal de ceux qui rêvent d’un prix littéraire. De ces auteurs obnubilés par la moindre reprise de presse. On réfléchit à la fragilité de cette économie, qui vaut plus par l’image qu’elle procure aux actionnaires des éditeurs que par les gains qu’elle leur apporte. Alors quand les Éditions David Séchard sont rachetées, et qu’on demande à Adélaïde de passer de la quête du Goncourt à la promotion de Histoire(s) de nos fromages, « C’est la France occupée qui capitule ». Le récit est touchant quand Adélaïde tente de se rassurer après avoir appris que parmi les célibataires parisiens il y a 13 500 femmes de plus que les hommes. Certes, mais une fois enlevées les lesbiennes ça fait beaucoup moins. Le roman vaut surtout pour cette magnifique amitié féminine qui voit les quatre mousquetaires en jupon la soutenir, implorer avec elle les dieux, lui organiser des soirées pour la caser, l’encourager pour qu’elle reparte au combat. Accroche-toi Adélaïde, ça va marcher, attaque ! Parfois ça fonctionne, mais si c’est pour se taper un « névrosé jusqu’au bout de la bite » ah quoi bon. Ne boudons pas non plus notre plaisir en découvrant la bande-son du roman : la musique des années 80. La meilleure. On pardonnera à Cloé Delaume New Order pour ne retenir que Les Smiths, The Cure, Blondie et Kim Wilde. On vous conseille la fin de l’histoire. Magnifique.

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