Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste, Marie Portolano, Canal Plus

En théorie on ne devrait rien apprendre de ce documentaire qui traite de ce que vivent les femmes journalistes de sport. On reste toutefois pantois à sa vision tant il nous fait prendre conscience de l’ampleur du désastre. Il est vrai que gagner sa place dans un milieu où les femmes n’interviennent que depuis peu de temps n’est pas chose facile. Que s’exposer à l’antenne, surtout à la télévision, quand vous avez aussi été choisie pour votre physique avenant, vous envoie systématiquement au massacre sur les réseaux sociaux, et parfois également dans votre entreprise. Et c’est bien là le piège. On aurait quand même pu penser que quelques progrès avaient été accomplis depuis l’arrivée des pionnières. Or il n’en est rien. Qu’elles travaillent sur la télévision publique ou privée, dans les journaux ou sur d’autres médias, elles sont nombreuses à témoigner des harcèlements, internes à leur société ou commis à l’extérieur, presque jamais condamnés par leur hiérarchie. Et pour cause, quelle meilleure situation que de tenir entre ses mains l’avenir professionnel de ces femmes pour profiter d’elles ? Alors elles parlent, racontent, tentent de retenir leurs larmes en expliquant ce qu’elles ont subi. Embrassées, palpées, ramenée à l’état de plante verte, rabaissées, éternellement suspectes d’incompétence, menacées de meurtre ou de viol, dénoncées comme « voulant se faire prendre par toute l’équipe », la liste est longue car les hommes qui les entourent, les dirigent ou les regardent ne manquent pas d’imagination. Plus que tout elles disent la solitude qui a été la leur comme si personne ne savait.

Les femmes sont interdites dans ce campement

Au début de l’histoire était l’ineffable Thierry Roland, qui a œuvré à la télévision française à partir des années soixante. Un intellectuel comme on en rêve, qui exprime à l’antenne son racisme contre les arbitres roumains ou tunisiens. Roland, le pithécanthrope du journalisme, ne veut pas de femmes dans le foot. « Le foot se joue avec du poil aux pattes et au menton. Il n’est pas prévu pour les femmes journalistes ». Alors il en fait baver à la première à s’être assise sur le plateau de Stade deux l’émission de sport que toute la France regarde, à une époque où la concurrence du privé ne l’a pas encore réduite à peu de chose. Comment Marianne Mako a-t-elle pu supporter d’être corrigée en direct par Roland devant les rires gras des autres journalistes ? C’est simple, elle n’y résiste pas, abandonne assez vite son emploi et change de métier. Roland Un – les journalistes femmes Zéro. Mais il n’en a pas assez. Il se paye aussi Frédérique Galametz qui traite du foot à L’Équipe. Logique, ce journal constitue avec France Football l’entièreté de son domaine culturel. Les pisseuses n’ont rien à y faire. La rédaction de L’Équipe n’est pas fondamentalement différente de celle de Stade deux. Quand F. Galametz vient signer son contrat, elle aperçoit sur un panneau « Les femmes sont interdites dans ce campement ». Par chance quand elle est attaquée dans un livre par Roland, sa rédaction l’autorise à réagir dans le journal. Ce qu’elle fait dans un article intitulé « En avoir ou pas » où elle explique que « L’essentiel, avec ou sans pénis, avec ou sans poils, c’est de filer les bonnes infos ». Prends ça dans tes (petites) roupettes. Roland Un – les femmes journalistes Un. Le match va se poursuivre, toujours aussi déséquilibré.

En 2020 dans L’Équipe Clémentine Sarlat révèle qu’elle arrivait au travail la boule au ventre

En 1997 nouvel épisode. Nathalie Iannetta fait son entrée au service des sports de Canal plus. Charles Biétry vient de réinventer le métier, renvoyant à la préhistoire ce qui se faisait avant. L’arrivée d’une femme est probablement ressentie comme quelque chose qui colle bien à l’image de la chaîne. Pas question de renouveler l’épisode Mako. Son chef de service lui fait pourtant comprendre qu’il n’est pas favorable à son arrivée. Probablement pas par machisme. Plutôt comme il lui explique, parce qu’il sait que chaque erreur commise sera immédiatement reprochée à la journaliste. Finalement, cela se passe bien et à force de travail Nathalie Iannetta fait son trou. Il est vrai qu’elle en impose par son énergie et par son intelligence. On pourrait croire l’histoire terminée, or il n’en est rien. Retour à Stade deux en 2015. Roland et ses chefs sont partis mais les traditions perdurent. Comme beaucoup de jeunes femmes, Clémentine Sarlat est fan de sport et elle a choisi le journalisme pour assouvir sa passion. Ça aurait pu être son bonheur, cela va être un enfer. En théorie elle participe à Stade deux, mais en réalité on ne la laisse pas intervenir. L’éternelle caution féminine c’est elle. On lui promet toutefois de présenter l’émission en compagnie de Matthieu Lartot au retour de son congé maternité. La promesse reste vaine ce qui l’amène à démissionner. En 2020 dans L’Équipe elle révèle qu’elle arrivait au travail la boule au ventre, et fait part de propos sexistes de plusieurs collègues. Ses déclarations libèrent la parole de journalistes femmes du sport d’autres médias, et lui amènent le soutien de la directrice de France Télévisions. Les multiples témoignages de consœurs recueillis par Marie Portolano montrent que le service des sports de France deux n’est pas une exception. Telle journaliste entend un de ses collègues hurler dans l’open space «J’ai envie de baiser ». Une autre est convoquée par son chef qui lui annonce qu’il ne la laissera repartir que quand elle aura avoué qu’elle aime les filles. Une des forces du documentaire est que Marie Portolano et ses consœurs reviennent sur la double page que leur a consacrée Paris Match. On les y voit poser en robe, épaules et jambes nues, sans oublier les talons aiguilles.Toutes regrettent d’avoir participé à la séance photo, conscientes d’avoir avalisé une image contre laquelle elles se battent par ailleurs. Mais aucune n’a osé refuser. Peut-être auraient-elles dû aussi s’interroger sur une contradiction incontournable imposée aux journalistes femmes de télévision : ne pénètrent dans la place que des femmes compétentes et belles. Le sport étant avant tout regardé par des hommes, autant leur faire plaisir. Canal l’a bien compris en installant dans son émission vedette du dimanche soir une créature pulpeuse juste derrière le présentateur. Elle ne parle jamais, elle n’est pas là pour ça. Alors comment en sortir ? Par le travail comme beaucoup l’affirment, par l’éducation ? Avec un message d’espoir : les jeunes hommes qui arrivent dans les rédactions ne seraient plus comme leurs prédécesseurs.

Pierre Ménès s’est approché de Marie Portolano, lui a soulevé sa jupe et touché les fesses. En retour il s’est pris un pain.

Le travail de Marie Portolano peut aussi s’analyser à partir de ce qui se passe depuis quelques semaines au sein du service des sports de Canal. Un des collaborateurs, Sébastien Thoen, a été licencié par la chaîne suite à un sketch parodique sur une émission de Cnews qui fait partie du même groupe que Canal. Cnews, c’est le petit chouchou du grand patron Bolloré, c’est le média où Éric Zémour distille son idéologie pernicieuse. À force de condamnations en justice et devant le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), Cnews coûte de l’argent au richissime homme d’affaires. Mais peu importe, la chaîne est idéologiquement sûre. Quelque 150 personnes du service des sports de Canal ont affirmé par pétition leur soutien à Thoen. Une cinquantaine l’ont fait anonymement, ce qui en dit long sur le climat de terreur qui règne dans l’entreprise. Ils n’avaient pas forcément tort, car le commentateur vedette de la chaîne Stéphane Guy qui avait apporté son soutien à Thoen à l’antenne, a aussi été licencié. En réponse, des employés du service ont défilé avec un masque histoire de ne pas être identifiés. Comme plusieurs femmes journalistes, Marie Portolano a signé cette pétition. Elle quitte aujourd’hui la chaîne pour aller sur M6. Laurie Delhostal a aussi signé, et n’apparaît plus depuis à l’antenne. Pierre Ménès consultant vedette n’a pas signé la pétition. Et pour cause. Comme le révèle le média Les Jours, en 2016 sur le plateau du Canal Football club, Pierre Ménès s’est approché de Marie Portolano, lui a soulevé sa jupe et touché les fesses. En retour il s’est pris un pain. Il n’y a eu ni suites judiciaires ni sanctions de ses employeurs. Marie Portolano aurait pu, et aurait dû porter plainte, mais elle a cédé aux pressions en apprenant la grave maladie qui venait de frapper Ménès. Pourtant, ce n’était pas sa première fois. Ménès avait précédemment embrassé sur la bouche, et à l’antenne, la journaliste Isabelle Moreau. Quand on visionne la scène, ce qui frappe ce sont les rires gras des participants de l’émission. Elle devait figurer dans le documentaire, Isabelle Moreau avait donné son accord après l’avoir revue en pleurant, preuve que la cicatrice n’est toujours pas refermée. La direction de Canal ne l’a pas accepté. Preuve à qui en douterait qu’en acceptant le documentaire, elle a surtout cherché à se donner le bon rôle. Reste aussi à savoir si ceux qui se sont tus par lâcheté depuis tant d’années oseront s’excuser. Hélas on connaît la réponse.

2 commentaires à propos de “Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste, Marie Portolano, Canal Plus”

  1. Bravo Laurent pour ce rappel peu glorieux du machisme dans le sport
    Quand je pense à Thierry Roland, fils de résistant juif…désespérant

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