La Sainte Touche, Djamel Cherigui, Éditions Jean-Claude Lattès

Petit livre, grosse surprise, immense plaisir. Djamel Cherigui, 34 ans, épicier roubaisien le jour et écrivain la nuit, nous offre un premier roman détonnant qui cartonne. Un roman ? Pas vraiment. Une quasi-autobiographie revisitée par une plume qui en fait tout le charme. On a parlé de Céline qui avait révolutionné l’écriture pour décrire la misère de la banlieue. Mais Cherigui est drôle en plus d’être fréquentable. C’est bien plus un nouvel Audiard qui aurait été updaté dans un quartier maghrébin. Son écriture tient de l’oralité, parce que nous explique Cherigui, ses tentatives plus traditionnelles n’étaient pas convaincantes. Ce n’est pas pour autant qu’il ne connaît pas la littérature. Au contraire. Il s’est sorti de sa période fumette le jour où il a découvert la biographie de Napoléon écrite par Max Gallo. Un déclic qui lui a fait lire les plus grands auteurs du XIXe. Pourtant si vous êtes accro aux classiques, amoureux de Vaugelas, compulsif du Grévisse, inconditionnel du dico de l’Académie, que tchi, nada, walou, ce livre n’est pas pour vous. Dans tous les autres cas lisez le. Il va faire travailler vos zygomatiques, et enrichir votre vocabulaire comme le préconisait le grand linguiste Alain Rey qui appréciait tellement les nouveaux mots qu’il chantait du rap après avoir bouclé ses dictionnaires Le Robert. Vous allez vous régaler même si le roman faiblit un peu sur la fin.

Alain c’était pas un mec à qui on allait la faire

Il est écrit à la première personne sans que l’on sache jamais le nom du narrateur. Son truc c’est l’écriture, mais comment peux-tu écrire quand ton daron t’a foutu dehors, lassé de tes retards au retour du lycée. C’était pas qu’une question d’horaires, il avait découvert du shit dans la chambre de son fils. Alors il avait pété un câble. Que son fils fume le narguilé, grille le bambou, se prenne pour un Cherokee, c’était juste pas possible. Ça allait chier. Et en plus le morveux voulait arrêter l’école pour être écrivain. Et pourquoi pas astronaute alors que lui se tuait à la tâche à l’usine. Écrivain, un truc de pédé. Son fils serait de la jaquette, à voile et à vapeur, il voudrait se prostituer, faire le mignon avec des vieux dégueulasses ? Dehors ! Alors heureusement qu’il l’a rencontré Alain Basile, épicier à la Belle Saison, Alain qui était pourtant tout sauf un poète. Quand il l’a croisé, cela faisait un moment qu’il n’avait plus dormi ni mangé correctement. Il en avait bouffé des squats délabrés, des toxicos, des punks à chiens. Des mecs qui t’écorcheraient vif pour un bifton de cinq balles. Avec Alain ça avait été différent. Alain c’était un mec qui voulait faire fortune et pas qu’en vendant des canettes de 16 aux gonzes qui zonaient le soir. Lui son truc c’étaient les immeubles de rapport, le trafic de cigarettes, le commerce de la beuh. Ce qui l’exaspérait Alain c’étaient les retards de paiement. C’est pour ça qu’il y mettait les moyens en visitant ses locataires le 5 du mois quand ils venaient de toucher, distribuant force baffes, expulsant les mauvais payeurs à coups de pompes dans le cul. Alain c’était pas un mec à qui on allait la faire. C’est pas lui qu’allait se carrer ses thunes bien profond. C’est comme locataire qu’il l’avait connu, dans un de ses immeubles crasseux où il avait pour voisin un légionnaire roumain, Manu un amateur de poudre afghane, Vanessa le trans brésilien accro au sucre glace bolivien, et Thierry qu’avait fait l’Algérie. Rien que le haut du panier. Alain il avait tout de suite vu qu’il pouvait lui faire confiance. L’emmener la nuit dans ses tournées où il récupérait la weed. Avec une seule consigne, qu’il déclare aux condés que la sacoche lui appartenait s’ils lui posaient la question. Il avait pas l’air Alain, mais il ne lâchait jamais le morceau. Même avec les filles alors qu’il avait du bid, presque plus de tifs, et des ratiches gâtées au point qu’on aurait pu jouer aux dames dessus. Lui ça l’écœurait qu’il leur parle comme ça aux nanas. Il ne l’aurait jamais fait parce qu’il ne s’était encore jamais servi de son zgeg autrement que pour pisser. Petit à petit il avait progressé dans le boulot au point qu’Alain lui avait confié des missions importantes, pas vraiment faciles, au risque de finir en lamelles dans le mafé du zig qu’il devait mettre à l’amende. Faut se méfier dans ce métier. Le danger n’est pas toujours où on l’attend. Y a des femmes qui veulent vous  planter les ongles dans les yeux, vous crever la rétine, vous transpercer les prunelles, faire jaillir le globe oculaire. Alors il notait tout ce qu’il vivait, ces quelques lignes annonçant un excellent chapitre, puis un roman. Autant dire une œuvre en devenir.

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