Je suis le cycliste masqué, Antoine Vayer, Éditions Hugo Sport

On aimerait tant que ce livre sorti en 2016 soit caduc, qu’il incarne le vélo d’hier, que les pratiques qu’il décrit n’aient plus cours. Non qu’il soit une enquête à charge contre le sport cycliste. Antoine Vayer, qui a officiellement accouché le narrateur du bouquin, explique que c’est un livre sur la condition humaine des athlètes de haut niveau. Un bouquin sur des cyclistes qui obéissent aux codes de leur milieu, des cyclistes bien payés qui doivent se taire pour continuer à vivre de leur sport. Bien payés ils le sont mais avec des contrats précaires, souvent deux ans pendant lesquels il convient de performer au risque de ne pas continuer dans l’équipe. En dehors de quelques vedettes, ils ne sont jamais sûrs d’être choisis pour participer aux grandes courses. Pour Le Tour de France, ils ne l’apprennent parfois qu’une semaine avant le départ. En plus la retraite arrive à trente-cinq ans quand un salarié est censé entrer dans la force de l’âge.

Avec lui les parties de jambes en l’air c’est quand il les met en hauteur au retour de l’entraînement

Je suis le cycliste masqué est pour Antoine Vayer un ouvrage sur la solitude des athlètes qui n’ont que leur compagne pour se confier. Pourtant la première chose qu’a dite notre narrateur à sa future femme quand il l’a rencontrée, c’est qu’elle passerait toujours après le vélo. Seul leur premier enfant sera à même de détrôner la bicyclette dans son panthéon personnel. Et à ce moment sa femme ne sera plus que son troisième centre d’intérêt. La compagne d’un cycliste ne peut pas être comme les autres. Son mec se couche tôt, ne sort quasiment jamais, il surveille son alimentation à l’obsession. Alors la cocotte qui rêve de boîte de nuit même pas en rêve. Avec lui les parties de jambes en l’air c’est quand il les met en hauteur au retour de l’entraînement pour mieux récupérer. Elle cale sa vie sur le rythme du coureur. Absent entre deux cents et deux cent cinquante jours par an, un seul mois de vacances en novembre. Et puis tous les jours à déclarer une heure sur son appli pour que les contrôleurs de la lutte anti-dopage puissent lui sucer le sang. Même que dans le milieu on raconte l’histoire de ce coureur belge qui se déclarait quotidiennement disponible entre sept et huit. À huit heures et une minute il partait s’entraîner sans bruit pour ne pas réveiller sa femme. Un jour il rebroussa chemin tant il faisait mauvais et revint se lover contre sa compagne qui, encore endormie susurra : quand je pense que l’autre con est en train de pédaler.

D’où l’intérêt de s’entraîner à 3 000 mètres dans les Andes où les contrôleurs anti-dopage se font rares

Pour donner toutes les chances à leurs coureurs les équipes ont embauché des diététiciens, et même des cuisiniers qui les suivent sur les grands tours. Ça permet de varier les menus, d’aller au-delà du binôme viande blanche et pâtes. Au moins en France, parce que Pierre Carrey raconte dans Giro que Thibaut Pinot apprécie pendant Le Tour d’Italie la pasta admirablement cuite, la mozarella et les huiles d’olive sans égal. La contrepartie des cuisiniers qui individualisent les repas est que chacun mange dans son coin ce qu’on lui a préparé, avant de remonter dans sa chambre. Ce qui limite les échanges. Il y a aussi le dopage dont on retrouve trace dès les premières courses. Lisez Les forçats de la route d’Albert Londres pour vous en convaincre. Le vrai dopage, le lourd, ce sont l’EPO, les hormones de croissance, les anabolisants, les transfusions de sang. Tous ces produits souvent indétectables nécessitent des filières d’approvisionnement, des endroits pour se cacher. D’où l’intérêt de s’entraîner à 3 000 mètres dans les Andes où les contrôleurs anti-dopage se font rares. Et puis il y a le tout-venant. Les corticoïdes, un vieux produit qui masque la douleur et la fatigue. Il suffit d’une ordonnance pour en prendre. C’est sans doute pour cela que la moitié du peloton fut un temps allergique. S’ils se font prendre les coureurs ne sont pas sanctionnés. Ils sont mis en arrêt de travail. À moins qu’un deuxième contrôle atteste d’un retour à la normale, ce qui est à la portée du premier médecin venu. La cortisone ça vous fait gagner alors pourquoi s’en priver. La caféine aussi. Elle fut un temps interdite puis on l’a autorisée, comme si cela allait aider les cyclistes à décrocher des drogues dures. On peut également opter pour le Tramadol un antalgique accessible sur ordonnance. Évidemment le soir pour s’endormir avec tous ces excitants on peut prendre des anxiolytiques comme les benzodiazépines.

En présentant en 2016 Je suis le cycliste masqué Vayer était encore optimiste

Antoine Vayer est l’ancien entraîneur de l’équipe Festina, celle dont un soigneur s’est fait gauler en 1998 avec un coffre rempli de produits dopants. Il a depuis chroniqué le Tour de France dans Le Monde, et entre autres co-construit une mesure de la puissance des cyclistes pour détecter les dopés. Il est aussi très actif sur Tweeter où il commente en direct les courses avec un humour potache. Ce qui ne l’empêche pas de manier de manière redoutable sa plume quand il s’agit d’argumenter. En présentant en 2016 Je suis le cycliste masqué Vayer était encore optimiste. Il expliquait que le dopage régressait et qu’il redevenait possible de gagner proprement des courses. Mais son analyse a évolué ces dernières années. Et ce n’est pas Le Tour 2021 dominé par le Slovène Tadel Pogačar qui le fera changer d’avis. Déjà l’hallucinante performante de l’anglais Christopher Froome dans le Giro 2018 l’avait fait hurler. Celle de Pogačar qui écrase Le Tour 2021 le conforte. L’argumentation de Vayer repose en grande partie sur les puissances des cyclistes disponibles sur le site Cronoswatts. En montrant que le Slovène développe au moins autant de puissance que Lance Armstrong quand il gagnait tout, Vayer dispose d’un argument de poids. S’y ajoutent d’autres éléments comme la mainmise de certaines équipes ou l’absence de fatigue visible chez Pogačar. Historiquement, l’arrivée de l’EPO avait coïncidé avec un triplé de l’équipe Gewiss. En plus du dopage biologique, Antoine Vayer met en avant le dopage mécanique, avec un moteur, ou comme le révèle Pierre Carrey dans Le Temps avec d’autres moyens synonymes du retour du cyclisme à deux vitesses (ici).

Lance Armstrong avait vendu une belle histoire pour expliquer ses résultats

La nouveauté en 2021 est qu’une grande partie de la presse n’adhère plus au mythe d’un cyclisme propre. Elle réfute l’argument selon lequel le dopage n’existerait pas dans le vélo puisque les contrôles ne le détecte pas. Pourquoi cela arrive-t-il maintenant alors que cela fait longtemps que l’on sait que l’affaire Festina a été lancée par un contrôle de la Douane, que Lance Armstrong est tombé suite à une enquête fédérale aux États-Unis, et que l’affaire Puerto en Espagne a été déclenchée par la Guardia Civil ? Une des raisons vient de ce que même Lance Armstrong avait vendu une belle histoire pour expliquer ses résultats. Celle d’une rémission d’un cancer payée au prix d’un testicule qui lui aurait procuré de nouvelles forces. Accessoirement, on vantait la fréquence de pédalage de l’Américain, même si ceux qui l’avaient essayée n’avaient pas obtenu de meilleurs résultats. Avec Pogačar rien de cela. Le coureur était certes déjà champion chez les jeunes mais de là à ce qu’il aille aussi vite …. Surtout quand on sait que son entourage comprend beaucoup d’anciens coureurs impliqués dans des affaires de dopage. Il y a toutefois un organe de presse, et pas des moindres, qui fait de la résistance. France Télévisions diffuseur du Tour de France ignore avec insistance la possibilité du dopage du Slovène. Il est vrai que cela dévaloriserait un produit qu’ils achètent fort cher. Le déni est une vieille histoire dans le vélo. Le plus grand des coureurs, Eddy Merckx, a soutenu jusqu’au dernier moment qu’Armstrong ne se dopait pas. De nombreux anciens champions qui gagnaient quand l’EPO était indispensable pour monter sur un podium n’ont pas non plus reconnu en avoir pris. Les cyclistes ne sont pas les seuls. L’ancienne reine du sprint est-allemand Marita Koch n’a jamais admis s’être dopée. L’entourage de Florence Griffith-Joyner, l’américaine décédée qui détient encore aujourd’hui le record du monde du 100 mètres, n’a pas fait mieux. Reconnaître ses erreurs est assurément douloureux. D’où la nécessité pour notre cycliste de nous raconter son histoire masqué.

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