La guerre des pauvres, Éric Vuillard, Éditions Actes Sud

Un petit livre de 80 pages qui gagnent à être lues. La guerre des pauvres c’est l’histoire d’un prédicateur Thomas Muntzer qui prit la tête d’une révolte sociale, « la guerre des paysans allemands » . Elle s’est déroulée au sein du Saint-Empire romain germanique, dans le centre de ce qui est aujourd’hui l’Allemagne, mais aussi en Suisse et en Alsace, au XVIe siècle. Né dans une famille pauvre, Thomas Muntzer se révolta d’abord pour des raisons théologiques contre l’Église à une période où la Réforme avait déjà débuté. Sa singularité vint de ce qu’il remit en cause les privilèges, bien au-delà de ce qu’avait fait Luther, en contestant le commerce des indulgences pratiqué par l’Église catholique romaine. Sa rencontre avec les paysans et artisans en lutte contre les féodalités a traversé l’histoire, puisque Marx et Engels ont considéré que Muntzer a été un des premiers révolutionnaires. Historien de formation, écrivain couronné du Goncourt avec L’ordre du jour en 2017, Éric Vuillard poursuit ici ses récits qui nous mènent de France en Amérique latine, de l’Allemagne au Congo. Toujours avec le même art de transmettre l’histoire, avec une écriture facile à lire, souvent drôle. Vuillard explique avoir anticipé la sortie de son livre de quelques mois pour être en phase avec le mouvement des gilets jaunes. On lui laisse la responsabilité de la comparaison de ces deux mouvements. Certes à chaque fois avec le rejet de taxes et d’impôts, mais parlera-t-on encore de la prise des ronds-points dans plusieurs siècles ?

C’était normal parce qu’abandonner le latin pour un sabir de soudard, de lourdingue, ça n’était juste pas acceptable

Cinquante années plus tôt l’imprimerie était née. Avec un tel outil on fabriquait 180 Bibles en trois ans alors qu’un seul moine n’en aurait copié qu’une. Or le petit Thomas Muntzer lisait la Bible. Il grandissait avec Ézéchiel, Osée et Daniel. Thomas Muntzer fit des études à Leipzig et fut nommé en 1520 prédicateur à Zwickau. Cette ville, personne ne la connaissait. Pourtant on y tissait pour les gens de Francfort, de Dresde et même de Paris. On y exploitait aussi des mines. À Zwickau il y avait les riches et les pauvres, les patriciens et les plébéiens. Devant les miséreux on dénonçait la corruption de l’Église, on s’étonnait du luxe déployé par les ministres de Dieu. On lisait des écrits comme ceux de Jan Hus qui avait fini sur le bûcher. Chassé de Zwickau Muntzer atterrit en Bohême où on allait d’hérésie en hérésie. Une soif de pureté traversait le pays. Un peu comme ce qui avait commencé vers le milieu du XIVe siècle en Angleterre, quand John Wyclif avait décidé de traduire la Bible en anglais, avant de prôner l’égalité des hommes. Alors il plut des bulles, parce que quand le pape se fâche il pleut des bulles. C’était normal parce qu’abandonner le latin pour un sabir de soudard, de lourdingue, ça n’était juste pas acceptable. Wyclif mourut isolé et quarante ans après on exhuma son cadavre pour le brûler. Ça aurait dû calmer ses successeurs. Il n’en fut rien. Quelques années plus tard, la révolte embrasa peu à peu l’Angleterre, davantage contre les taxes que pour des raisons théologiques. En 1381 on décapita les juges jusqu’à Londres, et on demanda l’abolition du servage, ce qui ne faisait pas rire les nobles. Le roi Richard II céda, mais comme ses troupes avaient repris le dessus, il commença à se venger. Pour l’abolition du servage la royauté prit son temps, juste deux siècles. La remise en cause du latin dans la religion n’était pas pour autant enterrée. Errant en Bohême Muntzer s’y remit en traduisant à son tour la Bible, cette fois en allemand. Alors quand il disait la messe les gens accourraient, même les bourgeois, tous heureux de comprendre pour une fois ce qu’on leur racontait. Ce n’étaient pas des paroles de paix que prononçait Muntzer. Il en appelait à tuer les souverains impies. En 1525 la révolte des paysans grondait en Thuringe, en Suisse et en Alsace. On crevait les enceintes, on rasait les châteaux. On accourut des quatre coins de l’Europe au secours du prédicateur. Ces gueux disposaient de quelques bombardes, pas grand-chose en comparaison de l’artillerie et des fantassins réunis par les princes qui tuèrent quatre mille paysans. Attrapé Muntzer fut décapité.

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