Congo, Éric Vuillard, Éditions Actes Sud

Suite des récits historiques d’Éric Vuillard. Après L’ordre du jour sur la proximité des industriels allemands et des nazis. Après La guerre des pauvres qui racontait la vie d’un prédicateur hérétique au temps de la Réforme. Congo décrit la création d’un État africain au profit du roi des Belges. Plus encore que dans La guerre des pauvres Éric Vuillard parvient à faire passer l’horreur par un humour, forcément noir, et une écriture magnifique. Et pourtant en matière de cynisme, de massacres, d’avidité, l’exploitation du Congo atteignit des sommets. Par les décisions des dirigeants européens, et par les petites frappes qui les mirent en œuvre. Vuillard montre les rôles joués par de grandes familles dont les descendants sont toujours aujourd’hui proches du pouvoir. Il en est ainsi des Chodron de Courcel représentés en cette fin du XIXe siècle par Alphonse, le diplomate qui négocia au nom de la France quand il s’agit de se partager l’Afrique. On connaît davantage aujourd’hui Bernadette Chodron de Courcel qu’épousa Jacques Chirac. Un autre Chodron, Georges, siège également à la direction d’un grand nombre d’entreprises du CAC 40. Comme quoi, les années passent et les grandes familles ne passent pas la main. L’idéologie invoquée pour s’approprier les matières premières africaines est de la même façon toujours d’actualité. Il suffit de regarder les règles de l’Organisation mondiale du commerce. Pour se goinfrer, rien ne vaut le bon vieux libéralisme.

Les participants avaient faim et comptaient bien se rassasier

« Les Français s’emmerdaient, les Anglais s’emmerdaient, les Belges, les Allemands, les Portugais et bien d’autres gouvernements d’Europe s’emmerdaient ferme, et puisque le divertissement, à ce qu’on dit, est une nécessité humaine et qu’on avait développé une addiction de plus en plus féroce à ce besoin de se divertir, on organisa, pour le divertissement de toute l’Europe, la plus grande chasse au trésor de tous les temps ». Finie l’exploration hasardeuse du monde qui avait poussé les goélettes sur les mers à la recherche de l’or et des épices. Cette fois ils s’appuieraient sur le télégraphe et la vapeur. Bizarrement ce fut Bismarck qui en fixa les règles, alors que contrairement aux Anglais et aux Français les Allemands n’avaient aucune expérience en matière de colonisation. Les représentants de treize pays se rendirent à Berlin afin, au nom du Dieu Tout-puissant, de régler dans un esprit de bonne entente mutuelle, les conditions du développement du commerce et de la civilisation dans certaines régions d’Afrique. Sûr c’est dans l’intérêt du nègre qu’on allait vider l’Afrique de ses matières premières. L’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, les États-Unis, le Portugal, l’Autriche-Hongrie, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Russie, la Suède et la Turquie en étaient. La conférence débuta le 15 novembre 1884, les participants avaient faim et comptaient bien se rassasier. C’est principalement du Congo dont on parla. Le Congo découvert pour les Occidentaux par Stanley que l’on avait donc invité.

Il voulait le Congo pour lui tout seul

Henry Morton Stanley leur décrivit les profits qu’ils pouvaient envisager sur ce territoire. Stanley était anglais, ce qui ne l’empêchait pas d’être détesté par la reine Victoria car il était salarié du roi des Belges. Léopold avait souhaité agrandir son pays, ce qui était difficile en Europe. Il avait donc regardé un peu partout dans le monde en cherchant des opportunités, en Argentine, en Asie, jusqu’aux Fidji. Puis il découvrit l’Afrique et le Congo. Pas pour la Belgique, il n’avait pas le droit d’en déplacer les frontières. Pour lui. Il voulait le Congo pour lui tout seul. Alors pour son compte Stanley acheta des terres aux chefs africains qui n’y comprenaient rien, et entreprit de tracer une piste en faisant couper la forêt. C’était dur, très dur, surtout pour les autochtones qui y perdaient la vie. Fin février 1885 à Berlin on fit péter le champagne, on s’était mis d’accord. Il était désormais temps de se payer sur la bête. On commença par récolter le caoutchouc. Pour cela il fallait des bras dociles. On tirait sur les récalcitrants, et un certain Léon Fiévez instaura la règle de la main coupée. Pour justifier l’emploi d’une balle il fallait ramener une main droite. Alors on lui apporta des mains, beaucoup de mains, jusqu’à 1 308 par jour. Celui à qui ça rapportait c’était Léopold le propriétaire d’un État privé grand comme huit fois la Belgique. Petit souverain, grand meurtrier.

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