L’étoile brisée, Nadeije Laneyrie-Dagen, Éditions Gallimard

Indispensable, incontournable. Indépassable ? Dans son genre, celui du roman historique, peut-être. L’étoile brisée est un bouquin de 750 pages complètement addictif, de ceux dont la longueur est un atout car il vous permet de le retrouver avec plaisir encore et encore. C’est un roman picaresque où vous enjambez les frontières, les océans et les siècles, un peu comme sait le faire Arturo Pérez-Reverte. C’est un bouquin d’une incroyable érudition à l’image de son autrice Nadeije Laneyrie-Dagen qui est professeur d’histoire de l’art à l’École normale supérieure. Avec lui vous voyagerez d’Espagne à Montpellier, de Blois à Florence et Sienne, à Venise, en Allemagne, vous irez en Amérique puis à Alger, en Irlande et à Londres. Vous retrouverez des personnages entrés dans l’histoire. Amerigo Vespucci, un de ceux qui ont découvert l’Amérique. Les Médicis au pouvoir à Florence. Luther réformateur de l’Église catholique, un hypocondriaque grand massacreur de la révolte des paysans allemands racontée par Éric Vuillard dans La guerre des pauvres. Ainsi que pléthore de souverains français, anglais, espagnols ou allemands. Vous apprendrez que la syphilis a été importée ou du moins présentée comme un mal du Nouveau monde.

Place désormais à une autre reconquête, la reconquête intérieure, celle menée contre les Juifs qui doivent tous disparaître

Le récit se déroule entre 1472 et 1522, une période que son autrice Nadeije Laneyrie-Dagen décrit comme un tournant où tout a changé. Un moment où un monde se termine et un autre apparaît. Celui du passage du Moyen Âge à la Renaissance. Celui de l’élargissement avec la découverte de l’Amérique. Celui de la naissance du capitalisme comme l’expliquait l’historien Fernand Braudel avec les négociants au long cours qui affrètent des bateaux pour ramener des richesses. L’époque est aussi celle d’un rétrécissement avec la généralisation des guerres de religion. Des guerres entre peuples de religions différentes il y en avait eu avant, notamment en Espagne entre musulmans et catholiques, mais elles avaient aussi été des conquêtes territoriales. Or à fin du Moyen Âge les Espagnols en avaient terminé avec la Reconquista. Ils avaient repoussé hors de la péninsule leurs anciens envahisseurs. Place désormais à une autre reconquête, la reconquête intérieure, celle menée contre les Juifs qui doivent tous disparaître. Alors on les tue, on les expulse ou on les baptise. Ce qui ne leur garantit en rien la survie.

Le port de la rouelle, l’anneau jaune, sur les vêtements est imposé

Santoña côte Cantabrique, entre Santander et Bilbao. En cette année 1472 on vit de la pêche, on cultive des céréales dans l’intérieur même si le climat s’y prête peu. Seuls les armateurs et les marchands sont parfois riches. Chaque année le 8 septembre on fête la Nativité de la Mère pendant trois jours. Les Juifs s’en abstiennent. Il fut un temps où ils y participaient, mais Isabelle de Castille à la veille de régner décrète qu’il faut détester les assassins du Christ. L’évêque de Burgos se pointe alors à Santoña pour expulser les Juifs de la synagogue et de leur maison. Il leur impose de se regrouper dans un quartier qu’ils devront construire. La famille Cocia, le barbier Shimon, son épouse Alika, leur aîné Yehohanan surnommé Yehia, et leur cadet Yehoyaki, obtempèrent parce qu’ils refusent de se convertir. Le port de la rouelle, l’anneau jaune, sur les vêtements est imposé, ce qui permet de diviser le salaire par deux des Juifs qui travaillent pour les Chrétiens. Sentant le massacre arriver Shimon ordonne à ses fils de changer de nom, ils seront désormais Joaquín et Juan, et il leur impose de partir puis de se séparer. Ce jour sera celui de leur seconde naissance. S’ils survivent chacun aura sa destinée. L’aîné pourrait devenir barbier comme son père, et pourquoi pas ensuite médecin. Le cadet est plutôt attiré par la mer. Parce qu’elle ne supporte pas la séparation de ses fils, Alika confie à chacun la moitié d’une étoile, qui dans son esprit les reliera à jamais. Une étoile brisée.

Le Génois Cristoforo Colombo, Cristóbal Colon, vient de reprendre la mer et Amerigo l’aurait bien accompagné

Florence 1491, un homme vient récupérer une petite fille de onze mois dans un orphelinat. Lisandra sera officiellement la fille d’Antonio Vespucci qui ne peut avoir d’enfant. Lisandra est en réalité le fruit du viol d’une servante par Amerigo le cadet des Vespucci. Les deux frères sont ruinés, aussi Amerigo s’apprête-t-il à partir travailler dans un comptoir commercial de Séville. En 1498 Amerigo Vespucci dirige le comptoir suite au suicide de son supérieur. On avait découvert sa judaïcité et on l’a peut-être aidé à mourir. L’Inquisition tourne plein pot mais ça ne nuit pas aux affaires. Le Génois Cristoforo Colombo, Cristóbal Colon, vient de reprendre la mer et Amerigo l’aurait bien accompagné. Vespucci commerce avec les Canaries, en achetant un lichen utilisé comme colorant, et des esclaves les Guanches. Guido Luciardi est le fils d’un négociant de Sienne qui achète de la soie en Calabre et la revend au Nord jusque sur les bords de la Baltique. Il importe en retour des hermines qui font fureur auprès des riches femmes de Toscane. Son père est également un peu prêteur même s’il ne veut pas le dire. Guido est envoyé par son père Filippo à Blois assister à mariage qui scellera l’alliance de la France, de la Bourgogne et à terme de l’Espagne. Filippo a compris que l’avenir de son fils passerait par ces pays et non plus par la Toscane. Et ça tombe bien puisque Guido est accepté par l’entourage de Lorenzo Il Popolano, invité aux festivités en tant que Médicis. Amerigo Vespucci affrète des caravelles pour le compte du roi du Portugal. Il part à la rencontre de lieux, plus aux Sud que ceux découverts par Colon. Son cartographe et pilote du bateau, est un Espagnol nommé Juan de la Cosa.

Il a étudié à Montpellier et a quitté la ville quand son entourage s’était aperçu qu’il était circoncis

1500, Joachim Kossa est médecin dans la province de Saxe. On lui a proposé d’enseigner son savoir à Wittenberg. Johachim Kossa explique son accent par ses origines alsaciennes. Il est en réalité Juif séfarade espagnol. Joachim Kossa est l’ancien Yehoyakim Cocia qui s’est échappé de Santoña. Il a étudié à Montpellier et a quitté la ville quand son entourage s’est aperçu qu’il était circoncis. Un Juif pouvait être médecin mais pas soigner des Chrétiens. Johachim Kossa a désormais pour patient un certain Hans Luder parfois appelé Luther. Joachim est en Allemagne, Juan en Amérique. L’étoile brisée pourra-t-elle se reformer ?

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