L’État contre les juifs, Laurent Joly, Éditions Grasset

Éric Zemmour peut-il affirmer : « que Vichy a protégé les Juifs français et donné les Juifs étrangers » ? Pour tenter de répondre à cette question on va s’appuyer sur les travaux de l’historien Laurent Joly et notamment son livre L’État contre les Juifs. On rappelle préalablement que nul historien ne peut prétendre détenir la vérité. Mais pour remettre en cause ses travaux, encore faut-il faire soi-même œuvre d’historien. C’est-à-dire amener des documents et des témoignages qui appuient une thèse. Ce qui est infiniment plus compliqué que de s’agiter dans les médias. Laurent Joly résume le but de son livre dans son introduction : « Pourquoi, dès l’été 1940, le régime du maréchal Pétain a-t-il impulsé une politique antisémite ? Pourquoi, deux ans plus tard, a-t-il accepté de contribuer aux déportations massives décidées par les nazis ? Était-ce pour protéger les Juifs français, quitte à  sacrifier  les étrangers ? Quel était le poids de la pression allemande ? Quel sens donner au bilan du génocide en France (74 150 déportés, plus de 200 000 non-déportés) ? Que savait-on de l’extermination des Juifs à l’Est ? Dans quelle mesure l’administration a-t-elle collaboré ? Que s’est-il passé à la Libération ? ». En se limitant à la question d’une éventuelle défense des Juifs français par Vichy, on va voir que la thèse de Zemmour ne tient pas. Que le régime de Vichy a effectué le sale boulot au profit des nazis. Et que la proportion de Juifs français dans les convois pour Auschwitz n’a cessé de progresser au cours la guerre, jusqu’à représenter la moitié des déportés.

Les autorités allemandes demandent à la Préfecture de police de recenser les Juifs

En 1939 se multiplient les appels à la création d’un statut des Juifs. Cela s’est déjà fait en Allemagne avec les lois de Nuremberg de 1936, mais aussi dans l’Italie fasciste, en Pologne et en Roumanie. En France l’égalité de droits a été attribuée aux Juifs par la Révolution française en 1791. La remise en cause de cet acquis provient de l’extrême droite, d’écrivains comme Céline, de politiques tel Darquier de Pellepoix. Dès juillet 1940 le régime de Vichy met en place des restrictions qui portent sur l’accès à la fonction publique, puis sur les métiers de médecin et d’avocat réservés désormais « aux seuls fils de Français ». Elles visent clairement les Juifs naturalisés qui auraient envahi ces emplois. En octobre 1940 le statut des Juifs est publié au Journal officiel : on leur interdit les postes d’officier, de magistrat, de diplomate, de professeur et de policier. On les exclut aussi du monde de la culture. Les autorités allemandes demandent à la Préfecture de police de Paris (PP), qui obtempère, d’organiser le recensement des Juifs. La PP comptabilise 150 000 Juifs à Paris et 30 000 en province dans la seule zone occupée. Elle distingue aussi les Juifs français des Juifs étrangers. Le recensement se poursuit en zone libre où le Commissariat général aux questions juives (CGQJ) dénombre 110 000 Juifs. On commence à les envoyer dans des camps comme à Gurs (Pyrénées-Orientales) où beaucoup décèdent ainsi qu’à Pithiviers (Loiret). C’est ce que raconte Anne Berest dans La carte postale. Le 14 mai 1941 une première rafle est organisée à Paris contre les Juifs apatrides. Une autre suivra en août menée par la PP sur ordre des Allemands qui demandent en plus un recensement complémentaire des Juifs. Par la loi de juillet 1941, Vichy organise la spoliation des biens des Juifs, français comme étrangers. En juin 1942 le port de l’étoile jaune est imposé en zone occupée aux Juifs âgés de plus de cinq ans. Elles sont distribuées dans les commissariats. C’est à ce moment que les premiers trains partent pour Auschwitz.

Aucun Allemand n’a participé à la rafle

Le 16 juillet 1942 au matin débute la rafle du Vel d’Hiv avec à la clef l’arrestation de 3 000 hommes, 5 800 femmes et de 4 000 enfants. Les adultes sont étrangers ou apatrides, mais de nombreux enfants sont français car nés en France. Les Allemands ne les avaient pas demandés mais Laval les a imposés. Officiellement par souci d’humanité. En réalité par crainte d’une réaction de l’opinion publique. En province on rafle des Juifs français faute de trouver assez d’apatrides pour atteindre les quotas allemands. À Paris les 3 000 hommes et 5 800 femmes ne représentent pas un tiers des demandes des nazis. Les raisons en sont multiples. L’information avait fuité, notamment du fait des organisations de la Résistance, ce qui a permis à certains de se mettre à l’abri. Mais l’application des règles par les policiers a été variable, souvent inhumaine, parfois arrangeante pour épargner ceux qu’ils étaient venus arrêter. Alors qu’aucun Allemand n’a participé à la rafle, apparaît ainsi l’importance de ce que fait l’administration française. Car sans elle, les Allemands ne sont pas en capacité d’opérer des rafles massives. Ils le seront de moins en moins avec la multiplication des fronts pendant la guerre.

Sur l’ensemble de l’occupation un tiers des 74 000 Juifs déportés étaient français

À partir de septembre 1942 les autorités allemandes peinent à remplir les trains pour Auschwitz, et ils font pression sur Vichy pour qu’on leur livre des Juifs français. Dans les six mois qui suivent ils vont représenter 25 % des Juifs déportés. Qui constitue à ce moment en France la plus solide opposition à la déportation des Juifs ? L’Italie fasciste qui occupe à partir de novembre 1942 le Sud-Est du pays. Cette zone devient un vaste refuge pour les Juifs persécutés sur le territoire français. En juin 1943, Vichy retire la nationalité française aux Juifs naturalisés depuis 1927. Rien ne s’oppose plus à leur livraison aux Allemands. À partir de janvier 1944, Vichy accepte de livrer les Juifs français de province. À Bordeaux, Dijon, Poitiers la police les arrête. Mais les Allemands ne diligentent aucune opération à Paris de peur d’une réaction de la population. Leur situation militaire s’est tellement dégradée qu’il ne faudrait pas aussi que Paris se soulève. Au total de juillet 1943 à août 1944 la moitié des Juifs déportés sont français. Et sur l’ensemble de l’occupation un tiers des 74 000 Juifs déportés étaient français. Pierre Dac, la voix de la France libre à Londres pendant la guerre, et humoriste juif, a un jour dit : « Quand un Français est con, on dit : Quel sale con ! ” – Quand un Juif est con, on dit : Quel sale Juif ! ”. – Je revendique pour les Juifs, le droit d’être cons. ». Il est sans doute venu le temps de dire que Zemmour est un sale con.

Les propos d’Éric Zemmour jugés par Laurent Joly

Interview de Robert Paxton donné au Monde

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