Le Jazz blanc

Chronique écrite pour l’émission Blood at Roots de Radio Mon Païs, 90.1 à Toulouse, du 29 avril 2022 de 19 à 21 heures 00
https://www.radiomonpais.fr/vos-emissions/blood-at-roots.html

Aujourd’hui on parle jazz blanc. Je ne vous cache pas que j’ai été surpris quand Stéphane m’a communiqué le thème de l’émission. Mais vous le connaissez comme moi. C’est un mec qui en impose. Stéphane, de son vrai nom Boris Stephanov, celui qu’on appelle le Tsar du Forez, quand il propose on accepte. Sinon il a vite fait de débarquer chez vous et d’annexer votre logement. Cela dit il y a autre chose qui me gênait dans ce thème, c’est que j’avais l’impression d’en avoir parlé lors de mon passage précédent à Blood at Roots. Je suis sûr que vous vous en souvenez. C’est le jour où on avait fait péter l’audimat de Radio Mon Païs. La fois où j’avais évoqué l’influence des immigrés dans l’histoire du jazz américain. Dans cette émission qui traitait de l’exil j’avais choisi de diffuser Bei Mir Bist Du Shein interprété par les Andrew Sisters. Un classique du chant yiddish revisité aux States façon swing. Parce que c’est un peu comme ça que ça s’est passé.

Artie Shaw n’est pas un musicien breton

Le jazz musique des Noirs a ponctuellement été enrichi par des immigrés. Des gens sans statuts qui n’étaient pas si différents des esclaves du Sud. Car les Juifs aussi ont été des esclaves, à une autre époque, à un autre endroit, du côté de l’Égypte. La comparaison s’arrête sans doute là parce que les deux communautés diffèrent quand même par pas mal de points. Les Noirs avaient été amenés dans des territoires ruraux, alors que les Juifs s’étaient installés dans les villes. Les deux communautés ont quand même été associées, notamment dans Le chanteur de Jazz. Le premier film parlant de l’histoire du cinéma dont l’interprète principal était Al Jolson, né Asa Yoelson en Lituanie, et qui s’était grimé de noir pour l’occasion. Par la suite de nombreux clarinettistes juifs ont enrichi le jazz avec leur instrument amené d’Europe, les plus connus étant probablement Benny Goodman et Artie Shaw. Ce qui me permet de rappeler, contrairement à ce que certains pourraient croire, que Artie Shaw n’est pas un musicien breton qui jouerait du biniou. C’est un compositeur et chef d’orchestre new-yorkais, de son vrai nom Arthur Arshawsky, qui a entre autres engagé Billie Holiday pour une tournée dans le Sud pendant laquelle Billie ne put ni chanter, ni aller à l’hôtel ou au restaurant avec les musiciens de l’orchestre à cause du racisme ambiant. Artie Shaw est aussi rentré dans l’histoire pour avoir épousé quelques-unes des plus belles actrices de son époque comme Lana Turner ou Ava Gardner. Comme quoi le mec a sûrement soufflé ailleurs que dans une clarinette. Je pourrais aussi vous parler de Woody Allen qui lui aussi s’essaye depuis des années à la clarinette. Mais comme sa cote beaucoup baissé ces dernières années, je m’en abstiendrai.

Any Old Time interprété par Artie Shaw et son orchestre et Billie Holiday en 1938

Alors comme je suis quand venu ici pour parler littérature, je vous ai amené un bouquin qui illustre bien ce que je viens de vous raconter. Il s’appelle Jazz Palace, il a été écrit par une américaine de Chicago Mary Morris, et il est publié en France chez Liana Levi. On est à Chicago en 1915. Le Titanic a sombré trois ans plus tôt. Le Lusitania, un paquebot britannique vient d’être coulé par un sous-marin allemand. Lenny Lehmann qui habite la capitale de l’Illinois ne craint ni les icebergs ni les bâtiments de guerre. Il manque pourtant de périr dans le naufrage de L’Eastland, un vapeur qui circule sur un des lacs de la région. Benny a quinze ans, il livre les casquettes de l’entreprise familiale que son père Leo dirige avec rudesse. Avec lui pas de shabbat, le samedi est un jour comme les autres pour gagner de l’argent. C’est ainsi que les Lehmann ont quitté leur taudis pour un quatre pièces en location. Chicago est la ville où il faut voir grand. Celle des abattoirs monstrueux décrits par Upton Sinclair dans La jungle. C’est la mégapole d’où on envoie le blé dans le monde entier. Alors Leo Lehmann s’endette pour embaucher six femmes slovaques qui savent faire les plus petits points. Les Lehmann appartiennent désormais à la classe moyenne et ils ont pu acheter un piano d’occasion pour faire donner des leçons à Lenny. Il étudie Mozart, Schubert et Beethoven avec Dimitri Marcopolis un vieux Juif grec. Mais la musique qu’il aime est celle qui fait fureur à Chicago. Celle que les musiciens venus de La Nouvelle-Orléans ont amenée en remontant du Sud. Parce qu’après la fermeture des bordels où ils jouaient, ils ne pouvaient plus gagner leur vie. C’est ainsi que King Oliver, Jelly Roll Morton et Louis Armstrong ont rejoint la grande ville.

Ils se méfiaient de tous les Blancs qui tentaient de voler leur musique

Lenny Lehmann a découvert le jazz au cours de ses pérégrinations dans le South Side de Chicago en livrant ses casquettes. C’est un quartier de perdition avec des rues qui puent l’urine, celui des dockers et des employés du rail. Ici on joue du jazz vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il s’est ensuite fait la main dans un cinéma en jouant pour accompagner les images des films muets. Mais la rencontre qui a compté est celle de Napoleon Hill dont le prénom bien français évoque des racines louisianaises. Napoleon Hill joue tous les soirs de la trompette dans des clubs et débute toujours par Le Jazz Palace. C’est un speakeasy, un établissement clandestin où l’on vient davantage boire de l’alcool de contrebande qu’écouter de la musique. C’est une jeune femme nommée Pearl qui le dirige depuis la mort de sa mère. On y croise aussi sa jeune sœur Opal qui danse sans tabous malgré ses seize ans. Au début, les musiciens noirs se méfiaient de Lenny, comme ils se méfiaient de tous les Blancs qui tentaient de voler leur musique, la seule chose qu’ils possédaient. Mais quand Lenny posa pour la première fois les mains sur le piano du bouge, Napoleon en était resté ébahi. Ce jeune Blanc était béni des Dieux. Ils vont peu à peu se découvrir et même enregistrer leurs premiers disques ensemble. Les temps sont difficiles. Les parents de Lenny n’acceptent pas qu’il joue de la musique de nègre, et les Blancs et les Noirs ne fréquentent pas les mêmes plages sur les rives des lacs. D’autres menaces planent sur le devenir des musiciens. Les bouges appartiennent à la mafia et malheur à celui qui s’en ira jouer ailleurs sans l’autorisation des caïds. C’est un immigré italien qui les dirige, un certain Al Capone. La fin de la prohibition est encore lointaine, il faut faire avec lui. Mais ça tombe bien Capone aime la musique.

The Ladder – Joe Turner

L’enregistrement de la chronique

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