Le football une culture ouvrière

Chronique écrite pour l’émission Blood at Roots de Radio Mon Païs, 90.1 à Toulouse, du 25 novembre 2022 de 19 à 21 heures 00

Il est marrant Stéphane. Il m’a commandé une chronique sur un oxymore. En l’occurrence la culture ouvrière. Alors j’en fais quoi ? Je décris l’art de décapsuler les bouteilles de Kro avec les ratiches ? Non ça n’irait pas pour évoquer les Sans-dents, vraiment pas une bonne idée. Alors j’y suis retourné au mastic et je lui ai trouvé un truc. Je vais vous parler des ouvriers et du football. Pourquoi ? Parce que ce sport a longtemps été celui de la classe ouvrière. Et ce n’est pas bien difficile à comprendre. Tout a commencé en Angleterre avec la révolution industrielle et l’afflux de paysans dans les villes. Au XIX° siècle le football devient une des activités préférées des ouvriers, et le patronat comprend son intérêt à structurer ce spectacle. D’où son soutien à quelques clubs. Quand le championnat professionnel est lancé en 1889 aucune équipe du sud n’y participe. Le foot est l’affaire des bassins industriels du centre et du nord. Au palmarès on trouve successivement Preston ville du textile, Everton club de Liverpool, Sunderland, Aston Villa l’équipe de Birmingham.

On prend conscience de l’incroyable évolution du foot depuis cinquante ans

Il y a un très bon bouquin qui raconte l’histoire du Liverpool Football Club qui est sans doute le dernier des grands clubs ouvriers du championnat anglais. Il s’agit de Rouge ou mort de David Peace, un écrivain anglais de polars. Rouge ou mort m’a été conseillé par un de mes anciens collègues avec qui j’ai un temps joué au foot, à l’époque où je tentais désespérément de toucher le ballon alors que lui, Michel Charioux, s’en régalait. Rouge ou mort c’est l’histoire de Bill Shankly qui a dirigé le Liverpool F.C. de 1959 à 1974. Ce qui a fait de lui le plus grand manager du football britannique au côté d’Alex Ferguson, un autre Écossais qui fut pendant vingt-sept années l’emblématique coach de Manchester United. Bill Shankly avait une vision bien précise de son sport : le football est une discipline collective où tout le monde joue pour l’équipe et pour les supporters. Cette conception était parfaitement adaptée à la capitale du Merseyside, une ville historiquement prolétaire, même si nombre des usines qui avaient fait sa fortune au XIXe siècle s’étaient tues depuis longtemps. Mais Liverpool, contrairement à Manchester, est restée une cité ouvrière à cause de son port et de ses dockers. C’est pourquoi le Liverpool FC est célèbre dans le monde entier par son kop, ses tribunes animées où on encourage les reds en chantant You’ll Never Walk AloneTu ne marcheras jamais seul. Petit complément au bouquin de David Peace, en 1997 l’avant-centre de Liverpool Robbie Fowler marque un but et soulève son maillot. On peut y lire un message de solidarité au 500 dockers virés sur les deux dernières années. On devrait attendre longtemps un tel geste au Parc des Princes, et encore plus pendant l’actuelle Coupe du monde. Rouge ou mort fait 1 000 pages parce qu’il contient une historiographie quasi exhaustive des années Shankly. On peut aussi sauter le compte rendu des matchs et se régaler du reste. On prend conscience de l’incroyable évolution du foot depuis cinquante ans. Si le club achetait très cher certains joueurs, les footballeurs n’en voyaient pas la couleur. Encore inconnu quand il est engagé, Ray Clemence qui allait devenir un très grand gardien, touche 50 livres par semaine. Quand il arrive, Kevin Keegan reçoit une liste de logeuses et d’appartements où il pourra habiter. Vincent Duluc raconte dans Le cinquième Beatles la même histoire à propos de Georges Best, la première rock-star du foot britannique. Shankly met trois ans pour faire remonter Liverpool en première division. Trois ans d’attente pendant lesquels il a modifié le métier d’entraîneur en supervisant tous ses adversaires. Trois ans à régulièrement demander de nouveaux joueurs à ses dirigeants peu enclins à accepter à cause de leurs finances bancales. Trois ans à motiver comme aucun autre ses joueurs. À danser dans les vestiaires pour les remercier un par un. Trois ans pour retrouver le droit d’affronter Everton l’autre club de Liverpool. Deux saisons encore et le club devient champion d’Angleterre en 1963-1964. Shankly se retire en 1974 après avoir tout gagné sauf la grande Coupe d’Europe.

Le monde changeait y compris celui du football

Bill Shankly se voulait proche des gens, il était chrétien et socialiste. Pas comme adhérent du parti travailliste, même s’il rencontrait Harold Wilson le Premier ministre anglais. Shankly considérait que les habitants d’un pays devaient être égaux. Ce n’est pas ce que décidèrent les Britanniques le 3 mai 1979 en donnant congés au parti travailliste. Place aux conservateurs, à Margaret Thatcher. Le monde changeait y compris celui du football. Alors que les clubs étaient quasiment les seuls à décider des mutations des joueurs, alors que les footballeurs touchaient des salaires mesurés, ils étaient désormais en droit de recevoir d’énormes primes à la signature de leur nouveau contrat. Rien à voir avec ce qui se profilait pour les habitants de Liverpool avec la politique de Thatcher. Un jour une équipe de télévision italienne débarqua dans la ville pour comprendre pourquoi le club dominait le football européen. Elle allait découvrir que le taux de chômage atteignait 25 %, que les friches industrielles dévoraient la cité, que toutes les usines de British Leyland à Dunlop et Lucas licenciaient. Qu’il ne s’y passait rien hormis le football. Alors Bill Shankly leur expliqua que le football n’est pas rien. Qu’il constituait à Liverpool la fierté des travailleurs. Une chose qu’on ne retrouve nulle part ailleurs sauf à Glasgow. Il décéda le 29 septembre 1981 à Liverpool.

À Sochaux on travaillait à l’usine en rêvant au match du week-end

L’histoire des ouvriers et du football en France ressemble beaucoup à celle de l’Angleterre. Elle est juste décalée dans le temps avec également un moindre impact dans la société. Ici comme outre-manche les clubs se sont d’abord développés à côté des usines. C’est le cas du Football Club Sochaux-Montbéliard que Jean-Baptiste Forray nous raconte dans Au cœur du grand déclassement. Le FC Sochaux est le club de la famille Peugeot dont l’usine de Sochaux a été la plus grande d’Europe. Quarante-deux mille salariés à son zénith dans les années soixante-dix. Les « Peuge » symbolisaient les Trente Glorieuses, la fierté du travail accompli. Le destin du club est tellement imbriqué à la fabrication des voitures que le nom du stade, Auguste Bonal, est celui d’un ancien directeur d’usine qui fut déporté en Allemagne. À Sochaux on travaillait à l’usine en rêvant au match du week-end. Certains joueurs étaient issus des ateliers. Et ça marchait. Le club a été deux fois champion de France avant-guerre, et il a trois Coupes de France au compteur dont la dernière en 2007. Mais en 2012 la famille Peugeot change son fusil d’épaule. Exit la gestion jusque là assurée par Thierry Peugeot, elle lui préfère son cousin Robert. Tout aussi légitime par le sang que Thierry, Robert n’a jamais travaillé à l’usine, encore moins testé le métier d’ouvrier comme l’a fait Thierry, il ne représente pas l’activité industrielle du groupe. Il dirige la société foncière familiale qui gère des participations dans Ipsos et les maisons de retraite Orpea. Rien à voir avec l’industrie, mais ça gagne gros. En 2013, Thierry est mis sur la touche à l’occasion d’une entrée au capital de l’État et d’un actionnaire chinois Dongfeng. Pierre Moscovici ministre de l’Économie et ancien élu local a écrit le scénario. Carlos Tavares jusqu’alors numéro deux de Renault est nommé PDG. Pas le genre à faire dans la demi-mesure Carlos. Salaire annuel en 2014 : 2,75 millions d’euros. Son lointain prédécesseur Jacques Calvet était payé 324 000 euros par an en 1989. Autres temps autres mœurs. Tavares se présente à ses collaborateurs comme le « psychopathe de la performance ». Son but : réduire à néant les foyers de perte et ne garder que les centres de profit.

 La décision est ressentie comme une trahison autour de l’usine car que fait-on d’autre dans la cité industrielle qu’attendre le prochain match ?

Ça commence par l’abandon du FC Sochaux-Montbeliard, le club de football que Peugeot soutenait depuis 86 ans. La décision est ressentie comme une trahison autour de l’usine car que fait-on d’autre dans la cité industrielle qu’attendre le prochain match ? Le club a toujours été la fierté des ouvriers. Il a aussi permis à la direction de mieux assimiler les immigrés qu’elle était allée chercher au Maroc et en Yougoslavie. À Sochaux Tavares a fait payer aux ouvriers sa réussite financière. L’usine n’est plus qu’un lieu où on assemble des pièces venues du monde entier. L’intérim s’est imposé avec en arrière-plan la concurrence des entreprises du groupe. Le CDI intérimaire, l’oxymore cher à Hollande, ne vaut pas beaucoup mieux. Il livre les ouvriers pieds et poings liés pendant trois ans à leur employeur. La « magie de l’industrie » vantée par la ministre Agnès Pannier-Runacher on ne la voit pas sur les chaînes. Elles sont plus propres, on y porte des charges moins lourdes que par le passé, mais l’intensification brise les corps. La flexibilité les achève. Elle commence par la suppression des bus qui amenaient les ouvriers à l’usine. À chaque salarié de se débrouiller pour répondre aux besoins de l’entreprise. Nombreux sont ceux qui fument des joints . On rejette de plus en plus les partis de gauche pour choisir le Rassemblement national. Dans un contexte de précarité accrue, après des années d’immigration organisée par l’entreprise, le parti de Marine Le Pen fait un tabac. On a toujours su se battre en pays de Montbéliard. Les plus anciens se souviennent des évènements de juin 1968, quand les CRS et les gardes mobiles avaient tué deux des leurs. Ce jour là les ouvriers-paysans avaient déboulé armés de leurs lointaines campagnes pour faire face. Aujourd’hui les supporters de Sochaux espèrent encore que leur club remonte en première division. Mais ce sera sans l’argent de Tavares. Celui dont on dit à Montbéliard qu’il est le seul Portugais à ne pas aimer le foot.

Une sacrée bande de prolétaires

Elle avait du chien cette équipe de l’Insee

Working Class Hero de John Lenon, musicien de Liverpool

Tranche de vie de François Béranger : « 9-10 heures dans un atelier ça vous épanouit la jeunesse »

Abonnez-vous pour être averti des nouvelles choniques !

4 commentaires à propos de “Le football une culture ouvrière”

  1. Salut Laurent, une bien belle chronique illustrée de la meilleure des façons par la publication d’une photo de cette excellente équipe et François Béranger.
    (Petite info l’ami Mahfoud postule toujours le samedi matin)
    Une très bonne présentation du livre de David Peace même si je pense qu’on peut (doit) tout lire, on se laisse facilement emporter par le rythme, le flot, par cette répétition incessante.
    Sinon pour ta prochaine chronique une trilogie sur un autre aspect du foot anglais, de la classe ouvrière et de ses “hooligans”.
    John Kink : football factory, la meute, aux couleurs de l’angleterre
    Au plaisir de te lire ou de t’écouter
    m chx

  2. Hello Laurent
    Toujours un plaisir de lire tes chroniques.
    En 1989, la révélation par le Canard du salaire de Calvet, le PDG de Peugeot, 35 fois le SMIC, avait déclenché une grève dans les ateliers. Tavares a touché en 2015 l’équivalent de 200 SMIC sans que personne ne bouge. On vit une époque formidable 😉

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*