Nicola Scudera n’a qu’une obsession : regarder Bianca quand elle se baigne nue dans le Bassin de la Reine. Un miracle de la nature dont l’eau calme et cristalline est parfaite pour se rafraîchir à Castellammare del Gilfo, pendant l’été caniculaire de 1860. Mais quand on est un fils de pêcheur comme Nicola, on n’a aucun espoir de faire sa vie avec une telle créature. Même si la jeune fille âgée de seize ans est orpheline et qu’elle travaille pour une famille. Un matin Nicola surprend Bartolo Trupiano, un Scippatesti, un garçon plus pauvre que pauvre, prêt à se jeter sur Bianca alors qu’elle nage. Il se bat avec lui, manque de se noyer, et finit par le tuer. La chaleur a cuit le raisin sur pied, le degré d’alcool des moûts a tant augmenté que la seule solution serait de les vendre aux Français pour des vins d’assemblage. Mais ils préfèrent désormais les productions portugaises et espagnoles aux vins siciliens. Ce qui empêche aussi de vendre l’huile d’olive qui doit voyager avec le vin sur les bateaux pour être rentable. C’est pourquoi Antonio Montalto troque une partie de ses terres contre un brigantin avec lequel il ira lui-même vendre son vin à Marseille. Chez les nantis du Cercle de Castellammare tout s’accélère avec l’arrivée imminente de Garibaldi. Montalto doit faire vite et trouver celui qui commandera le navire malgré les forces navales piémontaises. Il en va de son ambition : revenir de Marseille avec des plants aptes à faire de son vignoble un des meilleurs en Europe. Montalto est un propriétaire terrien héritier de son père, qui vit bien de ses terres administrées par son régisseur Vincenzo Rizzo avec qui il a grandi. Il a eu quatre enfants plus un cinquième mort-né de son épouse Rosaria Battaglia qui a un atelier d’herboristerie en ville. Il bénéficie de tous les avantages de son statut, ne jamais vraiment travailler, trousser les servantes, et même désormais Vinzia la femme de Vincenzo qu’il rejoint régulièrement dans l’étable. Elle est pourtant si maigre qu’on la compare à un laideron, mais on dit aussi qu’elle baise comme une damnée. Antonio a compris que sa vie doit changer. Il commence par organiser les premières vendanges nocturnes, une nécessité pour échapper à la canicule qui transforme le raisin en piquette. Il ne dispose toutefois pas du pouvoir des aristocrates qui dirigent l’île. Cela va changer.
« Il faut que tout change pour que rien ne change »
Encore une saga sicilienne, et une excellente, du niveau de celle de Stefania Auci dont les trois tomes sont chroniqués sur ce blog. L’histoire de la famille Montalto s’étend sur deux volumes dont le premier, Les Malarazza, est le septième roman du journaliste et scénariste palermitain Ugo Barbàra. Elle nous emmène de Castellammare à New York sur vingt années à un moment crucial de l’histoire sicilienne. Celui où l’île est rattachée à l’Italie suite au débarquement de Garibaldi. Exit les Bourbons, place à l’État fondé par les Piémontais. « Il faut que tout change pour que rien ne change » a écrit sur cette période Giuseppe Tomasi di Lampedusa dans Le Guépard. Antonio Montalto l’a bien compris, quand il quitte ses terres siciliennes pour conquérir le marché américain. Il ne s’était pas trompé parce que les grands propriétaires terriens allaient rester aux commandes en s’appuyant sur la mafia. Ce fut infiniment plus douloureux pour d’innombrables petits paysans contraints à traverser l’Atlantique, vers le nord ou le sud, pour survivre. Antonio saura tirer profit de son exil, d’abord comme importateur de produits siciliens, puis en récupérant une partie des commandes des armées nordistes pendant la Guerre de Sécession. Son épouse Rosaria fera mieux encore en prêtant de l’argent à de misérables immigrés italiens, pour acheter une carriole, un cheval, ou financer le mariage d’un enfant, avant de fonder sa banque. Par son intelligence, celle qui ne voulait pas quitter la Sicile allait devenir l’élément moteur de sa famille. Le récit de Ugo Barbàra nous fait naviguer avec brio entre les quartiers huppés de New York et les taudis réservés aux immigrants italiens, irlandais et d’Europe de l’Est. En alternant les épisodes siciliens et américains, en racontant la boucherie que furent les combats entre le Nord et le Sud. En perpétuant vengeances et histoires d’amour, il a signé un roman magnifique. Et par bonheur il y a une suite.
Vous pourriez aussi apprécier
Abonnez-vous pour être informé des nouvelles chroniques !