15 novembre 1986, École normale supérieure rue d’Ulm. Eugène Hofmann étudiant en mathématiques est immunisé contre les agissements des trotskistes. Joanna sa mère est une militante communiste chevronnée formée au marxisme le plus pur, celui de la RDA. Aussi reste-t-il indifférent à ce que Léo hurle dans un mégaphone. De toute façon il ne sait pas ce qu’est la loi Devaquet. Pourtant il suit Suzanne, une normalienne tendance philo trop contente de faire la révolution. Passée la manif ils se retrouvent à trois dans le lit de Léo. C’est la première fois d’Eugène, pas seulement à trois, c’est sa première fois tout court. Eugène et Suzanne se fréquentent depuis l’école primaire. Ils habitent dans le même immeuble de la rue Guynemer (VIe arrondissement). Suzanne au cinquième étage dans un appartement de deux cent cinquante mètres carrés, Eugène dans la loge humide de sa mère concierge qui en fait tout juste dix. L’endroit est aussi le local du parti communiste dans l’arrondissement, et celui du syndicat des gens de maison que Joanna a monté. Ce 15 novembre est une journée particulière pour Eugène puisque sa mère décède dans la soirée. Cela lui vaut de redécouvrir Heidi sa demi-sœur qui se pointe en provenance de Berlin pour les obsèques. Quinze jours plus tard, Suzanne est devenue la régulière de Léo, qui l’a convaincue d’abandonner ses études pour partir convertir l’ouvrier au Puy-en-Velay. Ainsi en a décidé la Ligue communiste révolutionnaire. Quant à Eugène il est sommé de libérer la loge de concierge qu’il n’a plus aucune raison d’occuper. Puis la mère de Suzanne lui remet les boîtes que lui avait données Joanna, elles contiennent une partie de son histoire.
« Qu’as-tu fait pour la révolution ce matin ? »
Émouvant, très émouvant, ce roman d’un auteur qui n’en est pas à son premier livre, mais qui publie habituellement sur l’enseignement des mathématiques. Camarade maman c’est la recherche des origines familiales, une histoire d’amour, la vie d’un jeune ermite des mathématiques, un portrait de l’agitation sociale de 1986. Et la présentation de la République démocratique allemande (RDA) sur sa fin. Le tout n’étant pas dénué d’humour, Eugène étant capable de dire à Léo qu’il allait « lui enfoncer les molaires, si profond, qu’il devrait se tartiner le cul de dentifrice pour se brosser les dents ». Difficile de ne pas s’attacher à Joanna une pasionaria du communisme qui a placé dans sa minuscule loge une horloge made in CCCP avec pour aiguilles une faucille et un marteau. On sait peu de choses d’elle, si ce n’est qu’elle est arrivée en France apatride et qu’elle a transmis ce statut à son fils. Joanna avait au réveil pour habitude de lui demander « Qu’as-tu fait pour la révolution ce matin ? ». C’était sa manière de dire bonjour. Parce qu’il était surdoué, Eugène s’est rapidement immergé dans les mathématiques au point qu’il ne s’est jamais masturbé pendant ses années de lycée. Le roman oscille avec brio entre ses personnages et le récit historique des manifestations contre la loi Devaquet où Malik Oussekine fut matraqué à mort par les « voltigeurs » de Pasqua. Ne manquez pas le retour au pays d’Eugène qui retrouve sa demi-sœur à Berlin-Ouest. C’est là ainsi que de l’autre côté du mur que se cachent les secrets familiaux. Alors certes tout n’était pas beau dans le pays du socialisme scientifique. La Stasi surveillait les moindres gestes, le président du Conseil d’État Erich Honecker vivait tel un nanti coupé de la société. Pourtant certains y avaient cru à cette Allemagne dénazifiée. Et il nous en reste au moins le souvenir des MZ (Motorradwerk Zschopau), des motos qui nous ont fait rêver. C’était autre chose que le pain perdu de Fabien Roussel.
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