Surbooké

Le blog de Laurent Bisault

Allumettes, Jurica Pavičić, Éditions Agullo

Sep 20, 2026 #Agullo

On est déjà à la mi-mars et une bora violente, de la force d’un ouragan, souffle sur Split. Un incendie s’est déclenché dans les hauteurs, il s’approche des maisons. Stanko Barada se dirige en voiture vers l’hôtel de Podstrana, il roule à contre-courant, il n’y a personne sur la route. Plus bas les bateaux flambent entre deux explosions de réservoirs d’essence ou de gazole. Vers onze heures les canadairs et les pompiers ont stoppé les flammes. On retrouve un corps carbonisé sur le siège passager d’une voiture qui a brûlé. La victime s’appelle Irena Mijač, elle avait soixante-sept ans, elle était retraitée, sa voiture l’avait rendue autonome avant de devenir sa tombe. Tout a cramé autour, son jardin et le reste du village. Le parquet confie l’enquête à Peter Fradelić un jeune inspecteur, il travaillera avec Barada l’inspecteur du service de prévention des incendies. On dit de lui qu’il lit le feu, il est rapidement convaincu que l’incendie a été provoqué, mais il peine à comprendre comment. Ici les murets péniblement montés ont été avalés par la végétation quand les anciens sont partis en Californie, au Chili, ou en bord de mer avec la construction de la route du temps des communistes. L’incendie les a fait réapparaître. En interrogeant les villageois de la zone incendiée Fradelić et ses hommes se heurtent à un mur. Personne ne sait comment le feu a démarré. Ou alors on leur oppose un « vous savez très bien ». Puis un homme conseille à Peter Fradelić d’enquêter sur Franko Radić, un homme qui a fait de la prison en tant que pyromane.

C’est le combat de la vie de ce modeste retraité dont la passion consiste à randonner en montagne au-dessus de Split

Un très grand roman d’un très grand écrivain. Un polar comme le début le laisse penser ? Surtout que Jurica Pavičić est répertorié comme auteur de romans policiers, et que sa première traduction française L’eau rouge a reçu en 2021 le prix du polar européen ainsi que le grand prix de littérature policière. En partie mais plus encore. C’est ce qu’explique son éditeur qui a sorti ce cinquième ouvrage de Pavičić dans sa collection « Agullo Noir » tout en expliquant qu’il s’agit d’une « radiographie de la société croate depuis la chute du communisme ». C’est exactement cela, ce qui double notre plaisir sans pour autant constituer une vraie nouveauté dans l’œuvre du Croate, qui dans tous ses romans précédents en avait profité pour parler de la guerre dans l’ex-Yougoslavie. Il aborde cette fois la transformation de son pays passé depuis les années soixante-dix du communisme yougoslave au libéralisme. Si la démocratie a progressé, ça a été au prix de la disparition de nombreuses sécurités offertes à la classe moyenne. C’est l’entreprise Jugocestar qui incarne ce changement. Elle fut un géant des travaux publics qui envoyait ses salariés en Libye ou au Soudan au nom du non-alignement de Tito. Ils en étaient revenus avec des pécules inaccessibles au pays. Mais cette firme n’est plus qu’une coquille vide, dépouillée par les nouveaux maîtres de la Croatie sur fond de corruption. Mladen Božiković tente de récupérer les terres qui furent celles de sa famille du temps de son arrière-grand-père, avant d’être préemptées par Jugocestar. C’est le combat de la vie de ce modeste retraité dont la passion consiste à randonner en montagne au-dessus de Split. Mais est-il de taille à s’imposer à ceux qui ont compris que ces lieux abandonnés rapporteront beaucoup grâce à la vue qu’ils offrent sur l’Adriatique ? Le récit de Pavičić est lent, il vous emmène tranquillement dans la famille Božiković. On y découvre son épouse Mirela qui n’apprécie rien de plus que de garder ses petits-enfants de treize heures à dix-sept heures. Et de recevoir le week-end son fils et sa bru pour qui elle cuisine des boulettes de bœuf à la sauce tomate ou du sauté de veau aux petits pois. À trop vouloir bousculer cet équilibre familial, Mladen risque de se brûler les doigts, dans un coin de la Croatie où les incendies ne demandent qu’à se déclencher.

Qu’en dit Bibliosurf ?
https://www.bibliosurf.com/Allumettes-150782.html

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