Poussière dans le vent, Leonardo Padura, Éditions Métailié

C’est un roman choral, c’est-à-dire un roman raconté par plusieurs personnes. On plonge dans le récit de 600 pages, on s’en délecte, on s’y noie, on revient à la surface, on revient en arrière avant de faire un bond pour avancer dans l’histoire. Poussière dans le vent est un très grand livre d’un très grand écrivain. Un livre sur l’exil d’une population qui n’en peut plus de vivre sur son île, davantage parce que la situation économique de Cuba a atteint le fond depuis les années quatre-vingt-dix que parce que la liberté s’y fait toujours attendre. Le thème de l’exil est récurrent chez Padura, déjà abordé dans Hérétiques qui nous parlait de celui des Cubains, ainsi que dans le fabuleux L’homme qui aimait les chiens consacré à la fuite de Trotski au Mexique. Poussière dans le vent est un livre sensuel, sexuel, qui nous fait voyager de Miami à New York, dans l’État de Washington, de Madrid à Barcelone et à Toulouse. Poussière dans le vent est un livre où Leonardo Padura nous raconte en filigrane sa vie, celle d’un homme qui a tout pour quitter son île, des opportunités, un peu d’argent, mais qui refuse de le faire parce que là est son existence. Il l’explique dans ses interviews, la possession d’une seconde nationalité, espagnole en l’occurrence, ne suffit pas à le faire partir. Cubain il est, Cubain il reste malgré tout ce qu’il endure. Car il ne pourrait pas écrire en dehors de Cuba, et plus encore de Fontanar le quartier de La Havane où il réside depuis tant d’années. Peu importe qu’il soit encore aujourd’hui contraint d’utiliser un ordinateur portable pour se prémunir des coupures d’électricité. Peu importe qu’il faille toujours batailler pour faire ses courses, l’exil le priverait de bien davantage. De ses racines. Car l’exil est un échec qui contraint tant de ses compatriotes à tenter de recréer ailleurs un peu de ce qu’ils ont perdu. En mangeant cubain, en écoutant de la musique cubaine, et en vivant entre Cubains.

« tout dans le cul, rien dans sa tête »

Le roman est l’histoire du Clan, un groupe d’amis formé dans les années soixante-dix au lycée. D’abord avec Clara, Elisa et Irving, puis vinrent Lubia, Fabio, ainsi que Horacio, Darío et Bernardo. Au total huit personnes qui appartenaient à des milieux différents. Elisa était une fille de diplomates, Clara l’enfant d’un couple d’architectes dont la maison de Fontanar allait devenir l’épicentre du Clan. Bernardo était le fils du vice-ministre de la Santé. Tous les trois avaient accès à plein d’avantages, un beau logement, des voyages à l’étranger, ils achetaient des produits importés que l’on ne trouvait nulle part. Darió Martínez était le fruit d’un viol, et il avait grandi avec sa mère semi-analphabète, cuisinière d’un restaurant minable qui passait son temps à le martyriser. Darío avait néanmoins fait des études de neuro-chirurgie en Allemagne de l’Est, une preuve de plus que le tragique échec économique de Cuba est allé de pair avec un réel accès pour presque tous aux études et à la santé. La validation de sa thèse universitaire avait toutefois été interrompue par la chute du mur de Berlin. Il espérait l’obtenir à Barcelone mais pour cela il lui fallait trouver un financement. En attendant il exerçait son métier à Cuba et faisait ainsi partie de la classe moyenne avec les avantages qui allaient avec. Darió et Clara avaient deux enfants : Ramsés et Marcos. Elisa mariée avec Bernardo en attendait un alors que son informaticien et alcoolique de mari était stérile. Irwing assumait comme il le pouvait son homosexualité dans un pays où le machisme était ancestral. Horacio dont le père avait quitté Cuba, abandonnant femme et enfants, préparait son doctorat en physique. Il avait pour copine Guesty que d’aucuns soupçonnaient d’espionner pour la police. Si cela se vérifiait les membres du Clan seraient-ils en danger sachant qu’ils n’avaient pas plus à cacher que la plupart des Cubains ? Ce n’est pas ce que pensait Elisa qui disait de la magnifique copine d’Horacio : « tout dans le cul, rien dans la tête ». Elisa qui en plus d’affoler les hommes du Clan était d’une redoutable intelligence.

Les Cubains faisaient de plus en plus la queue devant des magasins vides

Deux journées allaient profondément marquer l’histoire du Clan. La première est ce 21 janvier 1990 date du trentième anniversaire de Clara. Ils étaient tous présents, y compris leurs enfants, et ils s’étaient donné du mal pour réussir cette fête. Ce n’était pas rien car l’année 1990 avec la récente chute du mur de Berlin marquait le début de la grande décrépitude de Cuba. C’en était fini de l’aide fournie par le bloc soviétique. Ne restaient plus comme témoins d’un passé révolu que des épaves de Lada et quelques pellicules Orwo. Les Cubains faisaient de plus en plus la queue devant des magasins vides, et ils devaient se nourrir de croquettes et de ce qu’ils avaient produit dans leur jardin. Pour cette grande fête les membres du Clan avaient amélioré l’ordinaire avec du rhum et de la viande de porc. Ce serait la dernière fois qu’ils se rencontreraient car leur petite société allait éclater. D’abord à cause de la grossesse d’Elisa dont chacun ou presque savait qu’elle ne pouvait être le fait de Bernardo son mari stérile. Ensuite parce que le compte à rebours de l’exil était déclenché pour six des huit amis. Rarement pour des questions idéologiques, plutôt parce qu’ils n’avaient plus d’espoir en restant sur place. L’autre journée importante se déroule vingt-six ans plus tard du côté de Miami. Les deux protagonistes sont deux jeunes Cubains d’origine. Adela est née en 1990 à New York d’un père psychanalyste argentin et de Loreta Fitzberg une vétérinaire réfugiée cubaine. À l’âge adulte Adela s’est inscrite en licence de lettres à Miami malgré les hurlements de sa mère. Son compagnon Marcos Martínez Chaple est le fils de Clara. Ingénieur mécanicien il a évité de quitter Cuba en bateau parce qu’on disait que l’issue du voyage dépendait à 51 % de la qualité de l’embarcation et à 49 % de la chance. Il a préféré prendre l’avion pour le Mexique. En ce jour de 2016 Marco se connecte au compte Facebook de sa mère et y découvre une photo de l’anniversaire de ses trente ans. Quand il la montre à Adela, la jeune femme fond en larmes en constatant que Elisa, dont plus personne n’a eu de nouvelles depuis 1990, n’est autre que Loreta sa mère.

Dust in the wind (Poussière dans le vent) du groupe Kansas

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