La carte postale, Anne Berest, Éditions Grasset

Le six janvier 2003, Lélia la mère d’Anne Berest reçoit une carte postale anonyme avec en photo l’Opéra Garnier. Au verso figurent quatre prénoms : Ephraïm, Emma, Noémie, Jacques. Ce sont ceux de ses grands-parents maternels, de sa tante et de son oncle tous morts à Auschwitz en 1942. L’événement n’a pas de suite jusqu’à ce que Anne sur le point d’accoucher demande dix années plus tard à sa mère de lui raconter l’histoire de ces quatre personnes. Ainsi commence La carte postale ce roman qui nous emmène tout d’abord à la recherche de la famille Rabinovitch, de la Russie à la France, en passant par la Pologne, la Lettonie et la Palestine. La suite est consacrée à l’identification de celui ou celle qui a envoyé la carte. Elle est surtout une réflexion sur ce que signifie être Juif. L’histoire, davantage récit que roman, est infiniment émouvante par le destin des personnages, mais aussi par leur volonté toujours contrariée de s’insérer dans la société française. Un constat jamais complètement dépassé, et que l’on pourrait aussi étendre aujourd’hui à tous ceux qui sont suspectés ne pas être réellement français.

Quand ses filles rentrent au lycée Fénelon elles sont considérées comme apatrides d’origine palestinienne

Ephraim Rabinovitch et Emma Wolf se sont mariés à Moscou en 1919. Il est ingénieur et croit au socialisme pas à la religion. Elle est la fille d’un industriel du textile de Lodz en Pologne. Peu après le mariage, le père d’Ephraim exhorte ses enfants à émigrer pour se protéger de l’antisémitisme, car il ne croit pas à sa disparition malgré la révolution. Il choisit de s’installer en Palestine pour cultiver des orangers. Ephraim et Emma iront à Riga en Lettonie pour échapper aux Bolcheviques qui le recherchent, non comme Juif mais en tant que socialiste révolutionnaire. Ephraim commercialise avec succès du caviar jusqu’à ce qu’un baril avarié le ruine à la grande satisfaction de tous ceux qui ne supportaient pas ce nouveau riche. Il rejoint alors ses parents en Palestine via le port de Constanza en Roumanie. Les conditions de vie y sont terribles et Ephraim parvient à peine à faire vivre sa femme et ses trois enfants. Myriam l’aînée, Noémie la cadette, et le petit dernier Itzhaak qui plus tard s’appellera Jacques. En 1929, Ephraim décide de s’installer à Paris où réside son petit frère Emmanuel. Quand ses filles rentrent au lycée Fénelon elles sont considérées comme apatrides d’origine palestinienne. Ce qui ne les empêchent pas de faire de brillantes études. À partir de 1933 Ephraim feint de ne pas s’inquiéter des bruits sinistres qui proviennent d’Allemagne. Il mise sur la demande de naturalisation qu’il a déposée pour lui et sa famille. Pour se donner plus de chances, il se choisit un nom français : Eugène Rivroche. Mais l’administration est intraitable : il manque toujours un document pour obtenir les papiers tant espérés. Il doit admettre son échec en 1938 et décide de passer l’été à la campagne à côté Évreux pour se faire plus discret. Faire oublier qu’il est juif devient son obsession. Ça lui est plus facile que pour Emma qui fréquente la synagogue.

Un de ses atouts est qu’elle parle six langues dont le yiddish qui est le point commun des prisonniers

Le 14 octobre 1940 Ephraim est pourtant le premier à se faire recenser avec Emma et Jacques comme Juifs à la préfecture d’Évreux. Avec l’espoir de se faire bien voir des autorités. Ses filles s’en abstiennent. Quand en 1942 les Juifs sont assignés à résidence seule Myriam qui vient de se marier peut encore se déplacer. Les 14 juillet des militaires allemands et des gendarmes français viennent arrêter Noémie et Jacques. Myriam veut les accompagner mais Ephraim l’envoie de cacher dans le jardin. Noémie et Jacques sont internés au camp de Pithiviers où le docteur Adélaïde Hautval, elle-même prisonnière, réquisitionne Noémie comme aide-soignante. Elle dira après la guerre qu’elle a été sa meilleure collaboratrice. Un de ses atouts est qu’elle parle six langues dont le yiddish qui est le point commun des prisonniers qui sont quasiment tous des Juifs étrangers. Le frère et la sœur montent le 2 août 1942 dans le train et arrivent trois jours plus tard à Auschwitz. Jacques est immédiatement gazé. Noémie mourra après quelques semaines du typhus. Le 8 octobre 1942 les gendarmes viennent chercher leurs parents qui avaient préparé leurs valises avec quelques objets pour leurs enfants qu’ils espéraient retrouver. Ils passent par le camp de Drancy et seront gazés dans la nuit du 6 au 7 novembre 1942 à Auschwitz.

Nuit et Brouillard d’Alain Resnais a ainsi été retiré de la compétition du Festival de Cannes en 1967 à la demande de l’Allemagne

Anne Berest découvre le mot juif à six ans quand la maison de ses parents est taguée d’une croix gammée. Pour sa grand-mère Myriam, Dieu était mort dans les camps de la mort. Les parents d’Anne avaient perpétué le mode de vie d’Ephraim et Emma en donnant à leurs enfants une éducation socialiste, laïque et républicaine. Pas de shabbat, ni pessah, ni kippour. Le manifeste du parti communiste plutôt que La Torah. Mais Les Doors, Le Che, Le sous-commandant Marcos et la fête de L’Huma. Anne est rattrapée par son histoire quand un camarade dit à sa fille Clara qu’on n’aime pas les Juifs dans sa famille. Commence alors une longue recherche pour faire réapparaître les quatre disparus. On découvre avec effroi que pour l’administration française, ils sont morts à Pithiviers et non à Auschwitz. Parce que jusqu’aux années 80 personne ne voulait vraiment savoir ce qui s’était passé. Nuit et Brouillard d’Alain Resnais a ainsi été retiré de la compétition du Festival de Cannes en 1967 à la demande de l’Allemagne. Au nom de la réconciliation franco-allemande. Heureusement la diffusion de Shoah de Jacques Lanzmann a peu à peu fait bouger les choses.

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