Soleil amer, Lilia Hassaine, Éditions Gallimard

La force de ce livre est qu’il nous propose des lectures multiples. On peut y voir l’histoire d’une gémellité que Lilia Hassaine met souvent en avant dans ses interviews. C’est aussi l’amitié de deux femmes bien différentes, mais qui gardent toutes deux au fond de leurs souvenirs le même secret. Ou l’impossible vie des jeunes immigrées coincées entre la violence familiale et le racisme ambiant. C’est assurément le récit de la vie des Algériens installés en France et qui ont connu tant de difficultés à s’intégrer. Et aussi l’échec des cités construites dans les années soixante pour accueillir dans la modernité de nouvelles populations. Des cités qui suite à des décisions politiques se sont peu à peu transformées en ghettos. Tous ces sujets s’imbriquent au fil des pages pour donner un roman riche et original. Soleil amer, un titre piqué à Rimbaud, porte bien son nom car le livre oscille entre les espoirs et les échecs. Ce deuxième roman de Lilia Hassaine, par ailleurs journaliste à Quotidien, est en course pour le Goncourt. On souhaite à cette jeune femme le meilleur.

On ne sépare pas des jumeaux

Les jumeaux ce sont Amir et Daniel, les garçons de Naja et Saïd qui sont séparés à la naissance, bien que le professeur Ribon ait annoncé qu’on ne sépare pas des jumeaux. Amir reste avec ses parents alors que Daniel est présenté comme le fils d’Ève et Kader. L’idée vient de Saïd, officiellement parce que Ève ne peut pas avoir d’enfant. C’est un déchirement pour Naja que de perdre celui qu’elle a porté. Amir le plus malingre grandit dans une famille pauvre et Daniel plus costaud dans un foyer aisé. Ils ne se ressemblent pas mais le secret ne tient pas longtemps. Ils n’ont d’ailleurs de cesse de se chercher et de se trouver. De s’attirer, de s’aider, de s’admirer et même par moment de vivre ensemble. Leur réussite scolaire ne sera pas forcément celle qu’on aurait imaginée.

Kader vit avec une Française qui porte des minijupes en vinyle

Les deux femmes ce sont Naja et Ève qui vivent avec deux frères, Saïd et Kader. Mais que de différences entre les frangins. Saïd le plus jeune a été choisi au bled pour travailler chez Renault à Billancourt. Le berger des Aurès avait les mains usées signe qu’il était costaud, valide pour l’emboutissage sur les chaînes. Quand après quelques années il a gagné suffisamment d’argent pour faire venir sa famille, Saïd est déjà détruit. Par le bidonville de Nanterre, par les foyers qui lui ont succédé avec six à sept travailleurs par dortoir, et par l’alcool. Alors quand arrivent Naja et leurs trois filles Maryam, Sonia et Nour, il les bat. Seule Nour la plus jeune y échappe. Rien de comparable avec Kader qui vit avec une française habillée de minijupes en vinyle. Ève est la fille d’industriels qui ont embauché leur gendre dans leur fabrique de chocolats, ce qui lui procure de bons revenus. Ils habitent un pavillon peuplé par les livres d’Ève et c’est Kader qui cuisine.

Quinze ans était encore l’âge légal du mariage

Les jeunes immigrées ce sont Maryam et Sonia qui ne se sont pas libérées de l’autorité paternelle malgré leur venue en France. Naja aurait voulu ne pas avoir de filles car elle en savait les tourments. Son seul plaisir a été de manger entre deux accouchements et sa fonction de bonniche. « La féminité est une maladie transmissible ». Alors quand Saïd décide de marier son aînée âgée de quinze ans en la renvoyant au pays elle n’a pas la force de s’y opposer. De toute façon quinze ans était encore l’âge légal du mariage en France. L’avenir de Sonia n’est guère plus enviable. Elle est coincée entre les Français qui ne veulent pas épouser une immigrée et les Algériens qui veulent perpétuer le statut de la femme qu’ils ont connu dans leur famille.

En bas il y a des espaces verts et même un centre de loisirs

Saïd et Naja rentrent en 1968 dans une cité qui ne porte pas encore ce nom. C’est Ève qui leur a trouvé l’appartement. Tout y est neuf : le séjour, les chambres, les WC intérieurs et la cuisine équipée. Avant ils étaient dans un logement insalubre. En bas il y a des espaces verts et même un centre de loisirs. Naja se fait rapidement des copines qui viennent d’horizons multiples. Michèle est une institutrice à la retraite. Claudia une immigrée juive espagnole, Nora une mère algérienne, et Sylvie une jeunette surnommée Sheila pour sa ressemblance avec la chanteuse. Avec l’arrivée du chômage, les fonds sont coupés. Le centre de loisirs ferme et les enfants jouent avec ce qu’ils trouvent y compris le mobilier urbain. Les bosquets sont rasés pour construire d’autres tours. Les concierges ne sont plus remplacés. Les facteurs ne passent plus qu’un jour sur deux, en voiture et non plus à pied, et ne montent plus dans les immeubles. Giscard d’Estaing propose aux immigrés algériens 10 000 francs pour rentrer au pays, et encourage les Français à acquérir un pavillon. Bienvenue au ghetto.

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