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Le blog de Laurent Bisault

Les maisons parachutées, Didier Daeninckx, Éditions Gallimard

Avr 22, 2026 #Gallimard

Nevers 1952. L’inspecteur Philippe Orbec est appelé suite à la découverte de trois cadavres au lieu-dit des Essarts. Ce nom parle à Orbec, car c’est là que son père le commissaire Charles Orbec a été exécuté par la Résistance. Les trois personnes déterrées par une pelleteuse ont été abattues d’une balle en pleine tête, entre 1946 et 1949 selon les dires du légiste. L’un d’entre eux avait au poignet une plaque métallique sur laquelle avait été martelée l’inscription KLM 39457. KL pour Konzentrationslager, camp de concentration, et M pour Mauthausen. Dans ce complexe concentrationnaire situé en Haute-Autriche, on ne tatouait pas les déportés comme à Auschwitz, on les étiquetait. Le numéro 39457 était celui de Marc Evremeur, un ouvrier, un maquisard déporté, qui revenu de l’enfer devint communiste indépendant, un terme qui a tout de l’oxymore. On avait perdu sa trace depuis octobre 1947, alors quand Philippe Orbec annonce la découverte de son corps à sa femme elle n’est pas vraiment surprise. Elle lui raconte que Marc ne s’était jamais remis de sa déportation. Qu’il n’avait pas passé une seule nuit sans se réveiller en hurlant. La suite de l’enquête apprend à Orbec que les deux autres cadavres sont ceux d’Alexandre Chardac un Charentais et d’Ariano Polésine un anarchiste italien passé par les Brigades internationales. Deux compagnons de déportation de Marc Evremeur.

Des milliers d’esclaves espagnols y ont laissé leur vie

Indispensable ce roman d’un auteur qui figure parmi les plus grands du roman noir français. Un peu parce qu’il a deux cent trois bouquins au compteur selon le site Babelio. Mais surtout depuis la parution en 1985 de Meurtres pour mémoire, où il racontait et révélait à la quasi-totalité de ses lecteurs les Algériens jetés à la Seine le 17 octobre 1961. Les maisons abandonnées relève de la même veine. Le récit nous emmène à Mauthausen, un ensemble de camps privilégiés par les nazis pour les Républicains espagnols qu’ils avaient affublés d’un triangle bleu avec un S pour Spanier. Pour leur grand malheur, le granit local était un des meilleurs du monde, et Albert Speer l’architecte d’Hitler voulait l’utiliser pour la construction de Germania la future capitale du Reich. Des milliers d’esclaves espagnols y ont laissé leur vie en cassant la pierre à la barre à mine, et en la montant par un escalier de 186 marches qui menait à l’esplanade de stockage. Sur l’échelle des nazis, les camps de Mauthausen étaient classés au niveau trois, parce que conçus comme des lieux qui devaient amener les déportés à la mort par épuisement. Au-dessus il n’y avait que les camps d’extermination d’Auschwitz.

La vie est redevenue presque normale

Didier Daeninckx utilise ce cadre historique pour raconter deux épisodes véridiques. La constitution par les nazis à Mauthausen d’une équipe des meilleurs faussaires juifs, dans le but d’inonder de faux dollars et de fausses livres sterling les États-Unis et le Royaume-Uni. Et la fabrication sur place des missiles V2, que les déportés payèrent de leur vie en creusant des tunnels qui les abritaient. Les maisons parachutées est construit d’allers et retours entre ces événements tragiques et une description de ce qu’était la France quelques années après la Libération. La vie est redevenue presque normale. On mange à sa faim de la blanquette et de la friture de la Loire sans jamais lésiner sur le pinard. On roule en 203 Peugeot, les flics passent d’un vol dans une boulangerie à un avortement clandestin et à des violences conjugales. On se lave encore devant l’évier, on attend avec impatience le passage du Tour de France et de ses champions Fausto Coppi et Raphaël Geminiani. Gabin est revenu blanchi de son passage dans la marine américaine. Et dans la vie politique le parti communiste a conservé toute son importance. Malheur donc à celui qui contestera le pouvoir issu du moustachu de Moscou.

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