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Le blog de Laurent Bisault

Les évadés du convoi 53, Benjamin Fogel, Éditions Gallimard

Juin 18, 2026 #Gallimard

Son grand-père Paul Fogel en est revenu, mais il ne s’en est jamais remis. Il souffrait du syndrome du rescapé. Quoi qu’il fît, il était coupable. Coupable d’être heureux, persuadé qu’il ne méritait pas de vivre alors que si nombreux étaient ceux qui y étaient restés. Coupable d’être malheureux, parce qu’il avait eu la chance inouïe d’en être revenu. Alors que certains rescapés avaient à leur retour embrassé une carrière brillante, il a gagné sa vie en faisant les marchés comme son père avant lui. Puis il a été vendeur dans un magasin de confection. Il voulait juste qu’on veille sur lui. C’est ce que son petit-fils Benjamin a entrepris en racontant son histoire. Puisque la quasi-totalité des survivants de la Shoah sont partis, il faut se plonger dans leurs souvenirs pour à notre tour les transmettre. Les évadés du convoi 53 ont une spécificité rare : ce livre est à la fois un récit historique et un roman d’action. On y découvre Sylvain Kaufmann un homme d’un immense courage, qui pressent qu’il doit à tout prix s’évader pour éviter l’enfer, et qui saura emmener avec lui quelques-uns de ses compagnons. Mais les plus nombreux ignoreront jusqu’à leur arrivée à Sobibór le destin que les nazis leur avaient réservé. Ce livre est riche d’informations sur la gestion des camps de transit comme Drancy (Seine) ou Beaune-la-Rolande (Loiret) que les Allemands avaient concédée aux Français. Ils n’ont pas été déçus, les gendarmes de la République ont fait le job. On y croisait beaucoup de Juifs qui en 1943 comprenaient d’autant moins ce qui leur arrivait, qu’ils étaient non seulement Français mais aussi athées.

Sylvain l’exhorte à reconquérir sa dignité, à être un « mensch »

Lucie et Robert profitent du moment. Les deux amants savent la précarité de leur relation. Que Robert soit encore vivant relève du miracle, puisqu’il est revenu intact de sa guerre dans les Ardennes. Ils se sont ensuite croisés à l’hôpital Broussais où Robert gère l’administratif du professeur Chevalier alors que Lucie est infirmière. Un soir de septembre 1942, il lui propose de la ramener chez elle. Robert est Juif, il ne croit pas en Dieu, il ne connaît rien de ses racines polonaises. Les parents de Lucie n’ont rien contre les Juifs. Elle les imagine le cacher, s’il était envoyé travailler en Allemagne. Mais son beau-frère François évoque « la gangrène juive ». Un jour Lucie, qui s’imaginait épouser Robert, le découvre avec une femme dans son lit. Alors elle écrit une lettre au Commissariat général aux questions juives pour dénoncer le Juif Robert Fogel. Le 26 février 1943 à 6h30 des policiers frappent à la porte d’Armand et Hélène Fogel les parents de Robert. Ils les emmènent ainsi que Robert et son jeune frère Paul. Israël Schneidermann le père d’Hélène est laissé sur place, trop vieux il les retarderait. La famille Fogel est transférée à Drancy. À seize ans Hugues Steiner y est interné. Personne n’est taillé pour survivre dans ce camp, tant on y manque de tout. Les détenus peuvent être frappés sans raison par les gardiens, et certains Juifs français s’en prennent à des Juifs étrangers. Son ami Sylvain Kaufmann a poussé pour que Hugues intègre l’atelier de production de pain. Ses journées sont encore plus harassantes, mais il est provisoirement protégé de la déportation. S’il ne peut lui fournir de la nourriture ou des vêtements, Sylvain l’exhorte à reconquérir sa dignité, a être un « mensch ». Alors Hugues améliore son hygiène, il suit des cours donnés par des enseignants volontaires. En février 1943 les convois vers l’Allemagne reprennent. Les armées du Reich ont perdu à Stalingrad, et les nazis intensifient l’élimination des Juifs tant qu’il en est encore temps. Sylvain et Hugues comprennent qu’ils monteront dans le prochain train. Alors Sylvain annonce à Hugues qu’il vont tout faire pour s’échapper pendant le voyage. Et quand le 28 février 1943, un car dépose à Drancy les derniers Juifs arrêtés, Robert et Paul Fogel ainsi que leurs parents en font partie.

Il s’imagine enlever deux planches et s’échapper

La suite est abominable. Sylvain Kaufmann avait déjà par trois fois tenté de s’évader des wagons qui faisaient voyager les détenus entre les camps de transit. En vain. Quand il monte dans le convoi 53, il s’imagine enlever deux planches et s’échapper du côté de Metz. La région est annexée par le Reich, mais il en est originaire, il y a ses repères. Hugues Steiner, Robert et Paul Fogel et quelques autres doivent le suivre. Nouvel échec. Ce n’est qu’aux environs de Frankfort-sur-le-Main que Kaufmann parvient à sauter du wagon. Ils sont au total treize éparpillés dans un pays où chaque habitant constitue un danger. Repris par les Allemands ils finissent à Auschwitz. Au total sept Juifs sur les 1 008 du convoi 53 ont survécu non seulement aux camps, mais aussi aux marches de la mort que les nazis leur ont imposées pour fuir devant l’avancée de l’Armée rouge. Sylvain Kaufmann, Hugues Steiner, Paul et Robert Fogel en étaient, mais Robert est mort quelques mois après au sanatorium de St. Blasien dans la Forêt-Noire. Armand et Hélène Fogel ont été gazés à leur arrivée à Sobibór.

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