L’historien de la France de Vichy Denis Peschanski raconte qu’Henri Krasucki était souvent assimilé au personnage éméché dessiné par Plantu, incapable de prononcer deux mots intelligents. Ou encore à la marionnette Crabe-Zuki du Bébête Show qui ne savait que hurler « La grève ! ». Or cela n’avait rien à voir avec la réalité. Henri Krasucki était connu comme secrétaire général de la CGT de 1982 à 1992. Ce n’est pourtant pas dans ce cadre que Peschanski l’a étudié, mais dans celui de dirigeant des jeunes Juifs de la main-d’œuvre immigrée (MOI) arrêté à dix-huit ans en 1943 par la police française. Il était tombé dans la première des trois grandes filatures organisées contre la Résistance, la troisième étant celle qui aboutit à la chute de Missak Manouchian. Henri Krasucki est né en Pologne en 1924, il fut naturalisé français de retour des camps en 1947. Ce qui ne l’empêcha pas en 1987 d’être traité de « Français de fraîche date guère légitime à critiquer la politique de la France » par un journaliste du Figaro Magazine. Krasu qui ne manquait pas d’humour répondit que si les circonstances de la vie l’avaient fait cardinal archevêque comme Jean-Marie Lustiger, lui aussi né Juif polonais, on s’adresserait à lui avec davantage de tact. Krasu aurait pu ajouter comme il le fait dans ce livre, qu’il aurait pu acquérir la nationalité française dès ses dix-huit ans, si on ne l’avait pas refusée à son père qui était un militant syndicaliste communiste.
Un mensch
Henri Krasucki nous propose le récit de sa vie de son arrivée en France à son retour des camps, via un enregistrement d’une durée de vingt heures à peine retouché par l’éditeur. On y découvre un homme d’une grande culture malgré ses origines populaires, infiniment courageux puisqu’il prit des responsabilités dans la Résistance à quinze ans. Un être d’une grande générosité, discret sur les abominations qui le touchèrent. Il resta fidèle au parti communiste, y compris à Auschwitz où il anima un réseau dans les pires conditions. Que cela ne nous empêche pas de constater qu’il fut incapable de revenir sur les récits staliniens de l’histoire. Car le rapprochement des forces syndicales en 1934 et la constitution du Front populaire en 1936 ne sont pas principalement venus de la base inquiète de la montée du nazisme. Ils ont été imposés par Moscou qui savait les faiblesses de l’URSS face à Hitler. On pourrait aussi dire que le pacte germano-soviétique était d’autant plus nécessaire que Staline dans sa folie paranoïaque avait fait exécuter une grande partie de son état-major. Ajoutons que lire, que la guerre menée par les Soviétiques en Finlande était légitime puisque ce pays avait refusé un échange de territoires, est un peu fort de café. Décidément la politique se perpétue au cours des siècles du côté de Moscou. Que cela ne nous empêche pas d’apprécier la grandeur d’Henri Krasucki. Un mensch comme on dit en yiddish.
Ce qui leur valut d’être traités de « salopards en casquette »
Henri Krasucki était un enfant de Belleville. Né Henoch Krasucki, il y est arrivé à quatre ans avec sa mère Léa. Son père Isaac s’y était installé deux ans avant. Ses parents Juifs polonais étaient des ouvriers du textile. Son père dans des ateliers du Sentier, sa mère à domicile. Chez eux ils parlaient yiddish, voire polonais quand ils souhaitaient ne pas être compris. Ils étaient militants communistes et syndicalistes, principalement dans leur milieu d’immigration. Ce qui signifiait avec des Juifs de l’Est bien plus qu’avec des Polonais ou des Russes. Le jeune Henri fréquentait la Kultur-Lige, une association culturelle juive animée par des militants communistes qui faisaient vivre le yiddish. La vie était difficile à Belleville où les ouvriers côtoyaient des petits commerçants et des artisans. Quand ils étaient au chômage, les salariés ne touchaient aucune indemnité, d’où le développement de l’entraide pour survivre. Krasu raconte avec enthousiasme l’union syndicale apparue après le 6 février 1934 ainsi que la constitution du Front populaire. On comprend sa joie d’avoir accompagné les grèves de 1936, d’avoir vécu encore jeune des luttes victorieuses. D’avoir vu pour la première fois ses parents partir en vacances, ce qui leur valut comme de nombreux autres ouvriers d’être traités de « salopards en casquette » par les bourgeois qui les voyaient débouler sur les plages. Le Front populaire ayant instauré la scolarité obligatoire jusqu’à quatorze ans, Krasu continua après son certificat d’études jusqu’en quatrième. Quoique bon élève, il choisit alors d’arrêter pour aider son père et sa mère qui avaient eu une fille avec un lourd handicap. Déjà douloureux, cet événement était financièrement insupportable en l’absence de sécurité sociale.
Il ne parla pas
En 1941, Krasu devint responsable de la résistance du Xe arrondissement au sein de la jeunesse communiste MOI. Ils n’avaient pas encore pris les armes, mais ils s’opposaient à l’occupation nazie en distribuant des journaux. Ses compagnons étaient comme lui issus de l’immigration juive. L’attaque de l’URSS par l’Allemagne changea la donne en le poussant à rentrer dans la clandestinité. Il quitta le domicile familial en compagnie de son père, et changea de nom en devenant Henri Mésenge. En juillet 1942 sa mère, qui était agent de liaison de la MOI, et sa sœur échappèrent à la rafle du vel d’hiv parce qu’elles en avaient été prévenues. Son père fut arrêté pour sabotage en janvier 1943 et déporté à Auschwitz. Krasu fut pris par la police française le 23 mars 1943. Torturé pendant une dizaine de jours, il ne parla pas. Il fut ensuite emmené à Puteaux, de nouveau torturé, et il finit à la prison de Fresnes qui était réquisitionnée par les Allemands. Il raconte que les nazis, conscients de la qualité des tortionnaires français, ne le touchèrent pas.
Tout était bon à prendre pour sauvegarder une parcelle de dignité
Le 23 juin 1943 Henri Krasucki partit de Drancy pour Bikenau un des camps d’Auschwitz. Il y retrouva un ami de sa famille qui lui apprit que son père avait été gazé dès son arrivée. L’homme en avait été le témoin en tant que membre du Sonderkommando, l’équipe chargée de transporter les corps des chambres à gaz vers les fours crématoires. Krasu fut affecté au camp de Jawischowitz construit à côté d’une mine, ce qui lui valut un travail qui relevait de l’enfer. Les prisonniers étaient régulièrement triés pour éliminer ceux qui ne pouvaient plus extraire du charbon. Henri Krasucki avait une obsession : identifier et rejoindre les réseaux de résistance communiste du camp. Il en constitua la partie française avec deux camarades avec qui il développa l’entraide entre détenus. Tout était bon pour sauvegarder une parcelle de dignité, par exemple avec des causeries culturelles organisées le dimanche, un jour qui n’était pas entièrement dédié au travail. C’était infiniment mieux que de raconter des recettes de cuisine qui rendaient fous les déportés tenaillés par la faim. Au total le réseau communiste international du camp regroupait 10 % des internés à Jawischowitz. Ils construisirent un tunnel pour rejoindre la résistance polonaise, mais la fuite fut rendue impossible par la découverte d’un autre tunnel creusé par des prisonniers de droit commun. Henri Krasucki explique la différence entre les résistants envoyés à Auschwitz et ceux qui n’avaient jamais compris ce qu’ils y faisaient : les combattants forgés par les luttes étaient mieux armés pour survivre dans l’univers concentrationnaire. En janvier 1945 débuta « la marche de la mort ». Cette évacuation des déportés pour éviter de laisser des traces fut abominable, ceux qui lâchaient étant immédiatement abattus. Le froid était dantesque, les marcheurs qui réussirent à atteindre Kłocko en Pologne furent entassés dans des trains et acheminés à Buchenwald. En ouvrant les portes du convoi, il y avait autant de cadavres que de survivants.
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