J’avais beaucoup aimé Les exportés le précédent roman de Sonia Devillers qui était aussi son premier. J’étais allé le lui dire à la foire du livre de Brive en 2022. J’en avais profité pour lui attribuer avec sincérité le prix Surbooké du meilleur livre de l’année, tout en lui précisant que cette récompense littéraire était la seule qui ne lui ferait probablement vendre aucun bouquin. Nous avions bien rigolé. Quatre ans après Sonia Devillers se replonge dans ses racines familiales roumaines. Elle en extrait le piano de sa grand-mère maternelle qu’elle avait dû abandonner quand elle fut expulsée, vendue contre des porcs par le régime de Ceaușescu. Avec son instrument elle avait avant-guerre affronté les ligues fascistes, puis acquis un statut dans la société communiste. Partie dans l’urgence de Bucarest, sa grand-mère avait laissé son piano en Roumanie, elle voulait qu’on le lui rende. Pour le retrouver Sonia Devillers aurait eu besoin de son numéro de série. Elle l’ignorait, mais cette quête lui a permis de découvrir que de nombreux pianos avaient disparu pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils avaient été volés à des familles juives ou à leurs descendants, par les nazis qui les avaient stockés dans des camps dédiés, puis rapatriés en Allemagne jusqu’aux derniers moments du Reich. Il en fut ainsi du piano de la famille Enoch installée en France depuis cinq générations, des éditeurs réputés de partitions. Il avait été fabriqué par le prestigieux facteur Érard, numéroté 68037, avant d’être volé par les nazis en 1943. En le cherchant Sonia Devillers est tombée sur Danielle, la dernière des Enoch, qui lui a remis les carnets de son père Jacques, tenus sur cinquante années depuis le 1er janvier 1931. Elle y a lu entre autres ce qu’il a fait pour retrouver le piano qui fut celui de son grand-père puis de son père. Le 6, le 7 ou le 8 novembre 2026 j’irai à la foire du livre de Brive. On y accède d’un coup de TER à partir de Toulouse, ce qui permet de garder des forces pour faire la queue devant les stands des écrivains. Sonia Devillers y est annoncée, et si elle se chope d’ici là le prix Goncourt ce qui est possible puisqu’elle figure dans l’avant-dernière sélection, il me faudra patienter davantage qu’il y a quatre ans pour lui parler. Peu importe, j’aurai plaisir à lui dire qu’elle nous a encore pondu un sacré bouquin.
Le 12 janvier 1892 le piano de Wilhelm Enoch, qui sera ensuite celui de son fils Daniel, est prêt
Wilhelm Enoch, cinquante ans le 4 novembre 1890, verse des arrhes à la maison Érard pour réserver son piano. Un numéro 2, doté de sept octaves. Ce Juif parisien est arrivé jeune d’Allemagne en compagnie de son père Carl qui l’a élevé dans l’amour de la musique et de la France. Wilhelm va suivre la construction de l’instrument dans une entreprise qui réunit d’innombrables métiers, qui stocke des bois de toutes espèces pour satisfaire ses clients. Qui la première a utilisé du fer forgé pour les cadres. Qui multiplie les innovations en surfilant les cordes basses avec du cuivre pour qu’elles soient moins sensibles au froid. Le 12 janvier 1892 le piano de Wilhelm Enoch, qui sera ensuite celui de son fils Daniel, est prêt. Wilhelm l’installe en surplomb du perron dans sa maison du boulevard des Italiens. Il y organise des concerts dont le succès fait qu’on peine à y accueillir les invités. Gabriel Fauré, Camille Saint-Saëns s’y succèdent, plus tard ce sera Maurice Ravel. Tout n’est pourtant pas simple pour la famille Enoch, certes ils profitent de leur réussite économique mais autour d’eux se développe la détestation des Juifs, l’Affaire Dreyfus, puis La France juive le brûlot antisémite de Drumont. Après Daniel vient le temps de ses deux fils Jacques et Robert dont les prénoms ont perdu toute référence hébraïque. Jacques est certes un dandy, mais il est aussi le plus lucide de la famille. Il voit arriver la crise économique en provenance des États-Unis, et surtout ce qui se trame en Allemagne. Il prend conscience de la mise au rebut des Juifs et de leur exclusion du monde culturel. L’idéologue Alfred Rosenberg s’y emploie en constituant des listes de « musiciens dégénérés » et en faisant construire un institut dédié à la grandeur de l’esprit germanique. Peu importe que les armées nazies n’aient pas encore déboulé sur l’Europe, les bâtiments sont déjà prêts à accueillir leurs razzias.
Il y a d’ailleurs à Paris des pianolager
La suite du récit se déroule dans la pire des périodes pour les Juifs de France. Leur statut édicté par Pétain en octobre 1940 acte leur déchéance. Mais c’est l’aryanisation des entreprises qui va frapper la famille Enoch. Elle est appuyée par des artistes qui, sous contrat avec eux, écrivent au Commissariat aux questions juives pour l’approuver. Ils s’appellent Alfred Cortot, Arthur Honegger ou Francis Poulenc. Comme rien ne se perd, le catalogue Enoch est repris par un éditeur français. Place ensuite aux biens et aux personnes. Les instruments de musique et les meubles sont infiniment mieux traités que les hommes, les femmes et les enfants. On parle de 100 000 objets d’art emmenés par les nazis de France en Allemagne, et préalablement stockés dans de bonnes conditions. Il y a pour cela à Paris des Pianolager comme il existe à l’Est des Arbeitslager, des camps de travail, et des Konzentrationslager, des camps de concentration. Ces lieux de stockage des pianos volés accorde un sursis aux plus costauds des internés à Drancy, dont les équipes de Rosenberg ont besoin pour déménager les instruments. Pour les familles juives ce sera plus simple, elles ont droit aux wagons à bestiaux direction Auschwitz. Caché dans le Sud puis en Savoie, Jacques Enoch y échappe. Il repartira après-guerre dans son métier d’éditeur en explorant de nouveaux horizons musicaux. Sans son piano qui a définitivement disparu.
Qu’en dit Bibliosurf ?
https://www.bibliosurf.com/Le-Fabuleux-piano.html
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Presque sure que d’autres ont comme moi, lu le premier livre suite à ta recommandation. On peut donc considérer que le prix Surbooké augmente très légèrement le nombre de livres vendus 🙂 hâte de lire celui ci en tout cas, j’aime beaucoup son écriture !
Merci du commentaire et de la confiance que tu m’accordes. Moi aussi j’aime beaucoup la manière dont Sonia Devillers écrit. Probablement parce que c’est très journalistique. Je place son premier roman au-dessus de celui-ci, parce que le récit de son histoire familiale transpire l’émotion. Aura-t-elle le Goncourt ? Cette réponse relève de la géopolitique littéraire et elle me dépasse. Je lis trop peu pour avoir une opinion. Mais j’ai beaucoup aimé « Ne cherche pas le chaos de Marion Brunet … qui n’est plus dans la course.