Les exportés, Sonia Devillers, Éditions Flammarion

De l’histoire de l’antisémitisme en Europe on croyait tout savoir. Or on se trompait. Avec Les exportés Sonia Devillers met en évidence le niveau hallucinant de ce fléau en Roumanie, un pays qui en matière de monstruosités n’a rien eu à envier à la Pologne et à la Russie. La journaliste de France Inter raconte pour cela l’histoire de ses grands-parents juifs roumains qui ont été échangés contre des porcs au début des années soixante. C’est l’ouverture des archives de la police secrète qui a fait émerger ce secret. Car ni ses grands-parents qu’elle a croisés dans son enfance, ni sa mère qui était du voyage vers Paris, ne lui en ont parlé. Et ce pour une bonne raison, ils ne savaient pas dans quelles conditions leur départ de Roumanie avait été autorisé. Pour eux une seule chose comptait, fuir le pays auquel ils étaient profondément attachés à un moment où les purges du parti communiste les mettaient en grand danger. Heureusement alors que rien ou presque n’a jamais fonctionné de l’autre côté du Rideau de fer, la surveillance des individus et la tenue des registres qui en découlait, ont fait exception. Il faut donc d’une certaine façon se féliciter, que la Securitate roumaine comme la Stasi allemande ou le KGB russe, aient été des précurseurs en matière de traçabilité. Le livre de Sonia Devillers permet aussi d’éclairer l’histoire de la Roumanie si mal connue en France. Il montre comment l’État roumain a lui-même mis en œuvre l’anéantissement des Juifs en lieu et place des Nazis pendant la seconde guerre mondiale. Et de manière si monstrueuse que les Allemands en étaient horrifiés. Son récit est aussi celui de la coupure entre sa génération et celle de ses parents, car elle fut la première de la famille à ne pas apprendre le roumain. Ce qui assurément a contribué à enterrer l’histoire familiale. Son livre est passionnant, et il faut la remercier d’avoir aidé à faire connaître l’effroyable destin de la communauté juive roumaine.

Nicolae Ceaușescu a un jour déclaré que les Juifs et le pétrole étaient ses meilleurs produits d’exportation

C’est le 19 décembre 1961 que Harry et Gabriela Deleanu, leurs deux filles et une grand-mère sont arrivés à Paris en provenance de Bucarest alors que quitter la Roumanie était à l’époque quasi impossible. Ils avaient été troqués contre du bétail pour le plus grand bien de l’État communiste. C’est au début des années quatre-vingt que le livre d’un général de la police politique roumaine a révélé les échanges de Juifs roumains contre des veaux, des vaches, des poulets, des moutons et surtout des cochons. Des transactions si importantes que le dictateur Nicolae Ceaușescu a un jour déclaré que les Juifs et le pétrole étaient ses meilleurs produits d’exportation. C’est après la chute du régime, jusqu’à vingt-cinq années plus tard, que les archives du renseignement extérieur roumain ont été déclassifiées. Le grand-père et la grand-mère de Sonia Devillers étaient morts, ils n’ont donc pas pu voir leurs noms ainsi que ceux de sa mère, de sa tante et d’une arrière-grand-mère sur un registre. Il y était écrit qu’ils avaient été échangés contre des bêtes à haut rendement.

L’agrandissement du pays issu du traité de Versailles de 1919 allait leur amener leur malheur

Gabriela Deleanu était issue d’une famille comptant des mathématiciens, des artistes et des hommes politiques. Avant la seconde guerre mondiale elle appartenait à l’élite de la Roumanie, un royaume où les Juifs étaient plutôt acceptés. Mais l’agrandissement du pays issu du traité de Versailles de 1919 allait changer beaucoup de choses en doublant le nombre des Juifs roumains et en créant ainsi la troisième communauté juive d’Europe. Harry son mari, qui s’appelait alors Greenberg, était ingénieur diplômé d’une université italienne où l’on traitait mieux les Juifs au début de l’ère mussolinienne qu’en Roumanie. En 1937 devant la montée des fascistes roumains le roi nomma un gouvernement ultranationaliste qui adopta des lois antisémites calquées sur celles de Nuremberg. En 1940 la Roumanie fut dessaisie des territoires gagnés en 1919 par le pacte germano-soviétique au profit de l’URSS. C’était là que résidaient une grande partie des Juifs roumains. Les autres habitants du royaume ne le leur pardonneront pas. Le roi fut renversé, il cèda sa place à un allié des Nazis. Selon les dires des grands-parents de Sonia Devillers, ils traversèrent la guerre sans encombre, sans même porter l’étoile jaune.

Le roi nomma un gouvernement ultranationaliste qui adopta des lois antisémites calquées sur celles de Nuremberg

Les historiens affirment pourtant le contraire. En Roumanie et en Ukraine le pouvoir roumain a massacré, violé, torturé, tué à la grenade, assassiné dans des fossés, parqué par lot de 3 000 dans des bâtiments destinés à 300 cochons une grande partie de la communauté juive. En Transnistrie ils furent brûlés, jetés dans des puits, poussés au cannibalisme au point d’en scandaliser les nazis. En 1944 les fascistes roumains furent défaits par une coalition de partis et les Soviétiques rentrèrent à Bucarest. Trois ans après les communistes prirent le pouvoir. Le maréchal Antonescu, chef du gouvernement roumain pendant la guerre, avait été fusillé en 1945 bien qu’il ait prétendu avoir refusé de livrer les Juifs roumains à l’Allemagne. De fait ses milices s’étaient elles-mêmes chargées des massacres. Et la livraison aux nazis avaient été programmée en 1942, puis ajournée en demandant en retour la récupération de territoires perdus. Les communistes, nouveaux dirigeants de la Roumanie, allaient se charger de réécrire toute cette histoire, en intégrant au pouvoir d’anciens fascistes.

S’imposa alors la nécessité de quitter le pays

Les grands-parents de Sonia Devillers ne s’étaient jamais considérés comme Juifs. Ils profitèrent de leur entrée dans le nouveau monde communiste de la Roumanie pour changer de nom. Au revoir Greenberg, bonjour Deleanu. Et ils adhérèrent au Parti. La famille vivait agréablement dans la Roumanie communiste, vacances à la montagne et à la mer. En 1953 Gabriela pleura la mort de Staline. Cinq années après il devint possible d’émigrer vers Israël. De nombreux Juifs firent la queue pour s’inscrire en pensant qu’il y avait sans doute mieux sur terre que le paradis communiste. Le pouvoir le prit comme une claque et entama une nouvelle période de répression antijuive. Les candidats au départ perdirent leur travail. Bien qu’ils n’aient jamais dit de mal du régime, et encore moins souhaité s’exiler, Gabriela et Harry allaient eux aussi tomber en disgrâce. S’imposa alors pour eux la nécessité de quitter le pays. Henry Jacober, un négociant agricole anglais, apporta la solution. Ils sortiraient contre des porcs dont la Roumanie avait tant besoin. Les animaux seraient danois, eux aussi interdits de sortie de leur pays, pour que les Scandinaves conservent leur avantage dans la production de bacon. La transaction avait un coût qui ne pouvait être acquitté que par des proches des Juifs roumains déjà passés à l’ouest. Avec probablement en plus la commission empochée par Jacober. Par la suite l’exportation des Juifs fut industrialisée et directement prise en main par Israël qui paya en dollars. Après les pogroms, les assassinats organisés par l’État roumain, il y avait encore 350 000 Juifs en Roumanie. À la mort de Nicolae Ceaușescu ils n’étaient plus que 10 000.

Qu’en dit Bibliosurf ?
https://www.bibliosurf.com/Les-exportes.html

Sonia Devillers à la Foire du livre de Brive 2022

6 commentaires à propos de “Les exportés, Sonia Devillers, Éditions Flammarion”

    • Il fut un temps où on expliquait que son pays était le plus libéral du bloc soviétique, notamment parce qu’il n’avait pas rompu ses relations diplomatiques avec Israël. Maintenant on sait pourquoi. Et puis il savait accueillir les dirigeants français. VGE aimer flinguer les ours dans les Carpates.

  1. Merci Laurent. C’est difficile à regarder en face, mais c’est aussi un travail salutaire. Je lirai ce livre (et relirai ta chronique).

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