La fille de l’ogre, Catherine Bardon, Éditions Les Escales

Elle n’en a pas fini avec la République dominicaine. Après sa formidable saga des Déracinés ( 1, 2, 3, 4) sur la création d’une communauté juive dans l’île au début de la seconde guerre mondiale, Catherine Bardon y retourne avec son dernier livre. La fille de l’ogre raconte la vie de Flor, la première fille du dictateur dominicain Trujillo, celui qui a dirigé le pays pendant plusieurs dizaines d’années. La durée de son pouvoir, sa cruauté, ses assassinats, les richesses qu’il a accumulées, ses innombrables conquêtes, ses viols, ses bâtards, son obsession de la blancheur alors qu’il avait du sang noir, l’importance géopolitique qu’il a acquise en Amérique centrale, l’ont fait rentrer dans l’histoire. Trujillo est également un personnage littéraire, car comme le rappelle Catherine Bardon dans l’épigraphe de son livre, il a été le personnage central de La fête au bouc du Péruvien Mario Vargas Llosa. On peut d’ailleurs oser la comparaison. La fête au bouc est un chef-d’œuvre. La fille de l’ogre se lit avec un plaisir immense, égal à celui ressenti avec les quatre tomes des Déracinés.

Elle est restée toute sa vie entre deux feux

Catherine Bardon a choisi de centrer son récit sur Flor qui pendant toute son existence a été cannibalisée par son père. Elle voulait qu’il l’aime mais il lui faisait payer au prix fort. Trujillo décidait de tout dans sa vie car on ne pouvait dire non à l’Ogre des Caraïbes. Les sept mariages de Flor du vivant de son père lui ont parfois été imposés, ils n’ont de toute façon jamais duré bien longtemps. Ils ne lui ont jamais apporté le bonheur. Pas même le premier conclu par amour avec un homme qu’elle a tant aimé au point de le retrouver longtemps après leur divorce. Celui-là elle en était folle, mais il l’a tellement trompée que leur union n’aurait pu être définitive. Et ce premier époux, comme presque tous les autres, avait aussi acheté un nom en se mariant. Celui de Trujillo, un patronyme qui ouvrait toutes les portes en République dominicaine. Flor s’est mariée deux fois après l’assassinat de son père sans plus de réussite. Elle est restée toute sa vie entre deux feux, à la recherche de son émancipation et en attente d’un signe de son géniteur. Elle était consciente de ses crimes, tout en souhaitait vivre dans le luxe avec l’argent volé par le dictateur au peuple dominicain.

T se targue d’avoir des ancêtres français mais Aminta sait qu’ils étaient en réalité haïtiens

San Cristóbal, République dominicaine, 1920. Flor, Flor de Oro, a cinq ans. Son père a intégré l’académie militaire de Haina, là où les marines américains forment la future armée dominicaine. Sa mère c’est Aminta. Son père s’appelle Rafael Leónidas Trujillo Molina mais on dit T. Il ne s’agirait pas de le contrarier, il est violent et craint. Malgré sa force il a une fêlure : un peu de sang noir qui remonte à une très ancienne parenté. 1924, T est à la tête de l’armée et avec le départ des Yankis il déborde d’ambitions. T en profite pour divorcer et Aminta se retrouve seule à élever Flor avec 100 pesos par mois. Il décide pourtant d’envoyer sa fille en France pour qu’elle bénéficie de la meilleure éducation. T se targue d’avoir des ancêtres français mais Aminta sait qu’ils étaient en réalité haïtiens. Flor embarque pour dix jours de mer accompagnée par un secrétaire d’ambassade. Elle se retrouve au collège féminin de Bouffémont à côté de la forêt de Montmorency dans un établissement dont les frais de scolarité sont exorbitants. T n’a pas hésité, il voulait le meilleur pour sa fille. À Bouffémont il y a même une piscine. Mais Flor habituée des tropiques a froid, et elle ne parle pas un mot de français. Elle revient au pays lors des vacances d’été 1927 et découvre Bienvenida la nouvelle épouse de son père. Les années suivantes elle reste en France, même en 1930 quand elle apprend que son père est le nouveau président de la République dominicaine. Il a reçu 95 % des voix, dans un climat de terreur qui a amené la plupart des opposants à se retirer. Fraîchement élu T a trop à faire pour s’occuper de sa fille, alors cette fois c’est Aminta qui se déplace en Europe.

Un petit-fils fera l’affaire puisque sa femme ne parvient pas à lui donner un fils

Deux ans plus tard, Flor a eu son brevet et son père la fait rentrer à Saint-Domingue où il l’accueille en compagnie d’un aréopage de militaires. 1932, Flor a dix-sept ans quand elle épouse le lieutenant Porfirio Rubirosa de six ans son aîné. Le mariage a failli ne pas se faire, les deux amoureux ayant pris trop de libertés au goût de T. Flor porte une robe de nonne et Aminta n’est pas invitée. T en a décidé ainsi tout en ne lésinant pas sur la dot: maison luxueuse avec piscine, berline douze cylindres, bijoux achetés place Vendôme, voyage de noces à Venise. Flor ne sait pas encore qu’elle entre dans une prison dorée. Elle a droit à une surveillance de tous les instants de son père qui veut un héritier mâle. Un petit-fils fera l’affaire puisque sa femme ne parvient pas à lui donner un fils. Hélas pour elle, Flor n’aura jamais d’enfant. Elle doit aussi supporter la vie de cavaleur de Porfirio. Rapidement ruiné le couple migre à New York. En organisant l’assassinat d’un opposant de Trujillo réfugié aux États-Unis, Porfirio rentre en grâce. Le couple est autorisé à revenir à Saint-Domingue. Un jour on explique à Flor que pendant son absence toutes les putains de la ville sont venues se baigner dans la piscine. En 1936 Porfirio est envoyé en poste à la mission diplomatique de Berlin. Flor y voit une opportunité pour sauver son couple. Son mari qui a prouvé à New York qu’il n’a pas froid aux yeux n’a qu’une mission : observer. Cela pourrait être utile à un moment où Trujillo est en froid avec les Américains. Et puis la conception de la démocratie de Hitler plaît au Dominicain.

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