Jonathan Coe : l’écrivain musicien

Chronique écrite pour l’émission Blood at Roots de Radio Mon Païs, 90.1 à Toulouse, du 22 janvier 2021 de 19 à 21 heures
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Vendredi, 27 juillet 2012, neuf heures du soir. Le cœur de l’Angleterre, roman de Jonathan Coe. Sophie et Ian sont assis côte à côte sur leur canapé, ils regardent la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques à la télévision. Faute ! Faute monsieur l’arbitre ! C’est pas à Londres que ça devrait se passer mais à Paris ! Ces saloperies de British nous les ont piqués ces jeux. C’est à Paris qu’ils auraient dû se dérouler. Mais voilà, quand il s’est agi de choisir la ville, Bertrand Delanoë s’est pointé à Singapour avec une valise remplie de photos de Johnny. Et Tony Blair avec une malle peine de biffetons. Et qui c’est qui qu’a gagné ? Les buveurs de thé. Pourtant ça aurait eu une autre gueule, les Jeux à Paris. François Hollande, fraîchement élu, aurait construit le programme. Pour la musique il aurait tout de suite pensé au roi de l’accordéon qui enchante les bals à Tulle. Non lui aurait dit son conseiller culturel. Le piano à bretelles ça va pour les bouseux. Il nous faut du moderne. On va présenter la France au monde entier. Ah aurait dit Hollande. Marcel Amont, appelez Marcel Amont, il a toujours fait un malheur à la Fête de la Rose avec son tube Bleu, blanc rouge et des frites. Une vérification sur Wikipédia plus tard, hélas Marcel Amont était toujours vivant, le conseiller expliqua quand même à Hollande qu’il fallait aussi un peu de musique moderne. Bernard Lavilliers lui répondit Hollande. Il était à La Bastille en 1981 pour l’élection de Mitterrand. En plus il est ouvrier, ça fera toujours un peu croire que je suis de gauche. D’accord lui répondit le conseiller, mais il est aussi Stéphanois. Il doit sentir des dessous de bras. Enfin à la télé ça se verra pas.

Quand Gainsbourg avait réinventé La Marseillaise, les paras lui avaient fermé son clapet



Hélas, comme la morale ne fait pas bon ménage avec la politique, et encore moins avec l’économie, c’est bien à Londres que se déroula la cérémonie d’ouverture en ce mois de juillet 2012. Sophie n’attendait pas grand-chose du spectacle. Du sport, elle s’en foutait. En plus elle vivait le plus clair de son temps en France. C’est pour cela qu’elle avait ouvert sur ses genoux Le Comte de Monte-Cristo. La cérémonie commença par un film de deux minutes avec, dans sa bande son, des bribes de God Save The Queen des Sex Pistols. Quel goût de chiottes. Ils ne respectent rien ces Anglais. C’est pas à Paris qu’on aurait fait ça. Quand Gainsbourg avait réinventé La Marseillaise, les paras lui avaient fermé son clapet. Et on ne vous raconte pas ce qui s’était passé après la version de Django. Pendant la cérémonie, il y eut des références à l’album Animals de Pink Floyd, puis Tubular Bells de Mike Oldfield. Et encore The Jam, les Who, les Stones, David Bowie, Frankie Goes to Hollywood, Amy Winehouse et Dizzee Rascal. Rien que des qu’avaient pas dû fumer que de la goldo. En France sûr, le préfet Lallement serait monté sur scène pour faire cesser à coups de flashball toute cette musique de sauvages. Mais tous ceux qui regardaient le spectacle autour de Sophie étaient fiers de leur pays. À commencer par Doug Anderson, un journaliste politique tendance Labour, qui à cet instant était heureux d’être britannique. Heureux de faire partie d’une nation qui, non contente d’avoir réalisé de grandes choses, pouvait les célébrer avec une telle assurance.

Jonathan Coe est un bon raccourci de ce joyeux bordel

Ce moment est un des rares de cohésion dans le roman de Coe. Car Le cœur de l’Angleterre est une interrogation sur ce qu’est l’Angleterre aujourd’hui. Sur la fracture qui s’est manifestée au moment du référendum, et qui a finalement fait sortir ce pays de l’Union européenne. C’est peu de dire que les Anglais se sont foutus sur la gueule entre les partisans du Brexit et ceux du Remain. D’un côté les plus âgés en quête de la période mythifiée de leur jeunesse, les ouvriers ou plutôt anciens ouvriers puisque leurs usines avaient fermé, les sans-grade, et les habitants du nord du pays. De l’autre les jeunes qui n’avaient jamais connu que l’Europe, les plus diplômés, les acteurs de la Finance si importants depuis que l’industrie avait périclité, et les Londoniens. Cette sortie de l’Europe a tout foutu en l’air en Angleterre. Les Conservateurs, le parti de droite, se sont retrouvés aux côtés des ouvriers pour plaider la sortie. Le Labour, en théorie à gauche, mais allez savoir depuis le passage de Tony Blair à la tête du parti, étaient plutôt pour le maintien. À la fin, sous la poussée des partis d’extrême-droite, le Brexit s’est imposé. Jonathan Coe est un bon raccourci de ce joyeux bordel. L’auteur, fortement diplômé, était pour le maintien car profondément européen. Pourtant Coe revendique les syndicats comme un élément constitutif de son pays. Au même titre que son empire. Mais les syndicats anglais ne sont plus qu’un mythe qui s’est envolé comme l’industrie. Il est vrai que leur disparition a été grandement favorisée par Margaret Thatcher. Souvenez-vous de son intransigeance devant la grève des mineurs dans les années 80. Elle les avait cassés comme elle avait brisé les grévistes de la faim de l’Ira. « There is no alternative ». Toute cette histoire, Jonathan Coe avait commencé à nous la raconter dans Bienvenue au club. On y trouve les mêmes personnages que dans Le cœur de l’Angleterre mais à la fin des années 70. Les mineurs sont en grève, mais plus pour longtemps car Thatcher se rapproche du pouvoir. Si ce n’est elle ce sera le National Front. Traduisez le nom de ce mouvement en français et vous saurez de quel côté il se trouve. Pour l’heure ce sont les attentats de l’Ira qui constituent la principale préoccupation du pays. Doug Anderson, entrevu, plus haut n’est encore qu’un collégien bien plus préoccupé d’emballer que de l’avenir du système productif. Un de ses principaux copains est Benjamin Trotter. On est travaillistes dans la famille de Doug puisque son père est leader syndical à l’usine automobile British Leyland de Longbridge. Et conservateur dans celle de Benjamin dont le père est cadre à l’usine. On retrouve les deux jeunes gens avec vingt ans de plus dans Le cercle fermé. Cette fois la messe est dite. British Leyland a été rachetée par BMW, mais les Bavarois vont arrêter les frais. Ils se débarrassent de ces buveurs de thé incapables de construire correctement une bagnole. La défaite des ouvriers de la vieille Angleterre industrielle est totale avec la prise de contrôle du Labour par Tony Blair. À Birmingham où se situait l’usine, comme à Coventry tout à côté, une page se tourne. Cette région du centre du pays, d’où le titre Le Cœur de l’Angleterre, va avoir du mal à s’en remettre.

Coe revendique le côté idéologique de la musique anglaise

Outre les conflits sociaux, la musique est l’autre élément qui traverse l’œuvre de Coe. Coe est lui-même musicien. Il a joué et enregistré en trio du rock psychédélique avec le musicien français Louis Philippe, plus connu des amateurs de foot sous son vrai nom Philippe Auclair. Auclair a longtemps couvert la Premier League anglaise pour RMC, en amenant sur cette antenne une élégance qu’on n’y croise pas souvent. Il est vrai que son parcours tranche dans les médias car il a dans d’autres vies été professeur de philosophie et cuisinier. Dans Bienvenue au club les personnages de Coe écoutent Roxy Music, Genesis, Eric Clapton, Yes, Jethro Tull. Ils assistent à des concerts des Clash. Ils s’essayent au rock symphonique. Dans Le Cœur de l’Angleterre, pour apaiser la fin de vie de sa mère, Benjamin lui passe du Ravel, du Vaughan Williams et du Bach. Une musique que Coe explique beaucoup apprécier. Coe revendique le côté idéologique de la musique anglaise comme a pu le porter le « Two Tone », ce mouvement musical né à Coventry à la fin des années 70, fortement engagé contre Thatcher. Il explique avoir vu un mauvais présage dans la mort de Bowie et de Amy Winehouse au début de la campagne du référendum. Lui qui a tant aimé Les Smiths raconte ne plus écouter leur chanteur Morrissey en raison de son soutien au Ukip, le parti pour l’indépendance du Royaume-Uni, qui n’est que la prolongation de ce que fut le National Front des années 70. Et ça ça n’est juste pas possible.

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