Gagner à en mourir, Pierre-Louis Basse, Éditions Robert Laffont

Ce match est rentré dans l’histoire, sans Messi, sans Ronaldo, sans aucun footballeur vedette. Sans coupe du monde, championnat d’Europe ni Ligue des champions. Ce match est unique, des hommes y ont joué leur vie sur un terrain de Kiev en 1942, par fierté, pour résister à l’envahisseur, une constante chez les Ukrainiens. Ou même peut-être par simple plaisir de jouer au football entre copains. Pierre-Louis Basse, passionné de culture autant que de foot, qui a longtemps mélangé les deux dans ses émissions de radio, se charge de nous le transmettre. Basse un temps conseiller en charge des grands événements auprès de François Hollande à l’Élysée est persuadé que le foot prend tout son sens dans son environnement social. Lisez Le dernier penalty de Gigi Riva pour vous en convaincre. Basse qui emmena C. Karembeu, B. Lizarazu, F. Lebœuf et d’autres footballeurs de l’Équipe de France visiter Auschwitz à l’occasion d’un match en Pologne. Basse a enquêté pour nous raconter cette partie sans équivalent. Une quête qui est aussi celle de son histoire familiale. Sa recherche commence un jour de mars 1976 au stade Geoffroy Guichard à Saint-Étienne. L’équipe du Forez rencontre le Dynamo de Kiev en quart de finale retour de la Coupe d’Europe des clubs champions. Les Stéphanois ont perdu 2 – 0 au match aller. Les Ukrainiens sont hués dès leur entrée sur le terrain comme l’a raconté Vincent Duluc dans Un printemps 76. Contrairement à la quasi-totalité des spectateurs, Pierre-Louis Basse est triste de l’élimination des Ukrainiens défaits trois à zéro. Triste du geste de trop de son idole Oleg Blokhine qui perd la balle au moment où il allait marquer. Il faut dire que Pierre-Louis Basse est né en Loire-Atlantique dans une famille communiste, parents encartés et grand-père résistant qui a survécu à Dachau. Ce qui explique sa double passion. Celle du football longtemps incarné en France par l’équipe nantaise. Et du grand frère soviétique vainqueur de la barbarie nazie. Quand on grandit dans cet environnement, on hérite des héros des peuples frères. Lev Yachine, l’araignée noire, le mythique gardien soviétique. Valeriy Brumel le sauteur en hauteur roi du ventral, ou encore Valeriy Borzov double champion olympique du sprint. Certes en grandissant, Pierre-Louis troque Miroir Sprint l’hebdo sportif du parti contre Une journée d’Ivan Denissovitch de Soljenitsyne. Les plus belles histoires n’ont qu’un temps, il faut bien ouvrir les yeux. Mais la fascination des footballeurs ukrainiens lui est restée. Alors quand Laurent Binet l’auteur de HHhH, qui raconte l’assassinat de Reinhard Heydrich à Prague, lui parle d’un match mystérieux à Kiev, Basse écoute. Et décide d’en savoir plus.

Dans les années 30, Staline a fait mourir de faim plusieurs millions d’Ukrainiens en collectivisant les terres

Sa recherche le mène d’abord au ravin de Babi Yar près de Kiev où 34 000 Juifs furent abattus nus ou enterrés vivants, hommes, femmes, enfants, les 29 et 30 septembre 1941. C’était la période où la solution finale n’avait pas encore été industrialisée, quand les Nazis en étaient encore aux méthodes artisanales. Les Juifs se déshabillaient, on les fusillait et ils basculaient dans la fosse. Le récit du massacre on le tient d’une rescapée revenue d’entre les morts. Dina Mironovna Pronicheva tombée de peur dans le ravin, touchée par aucune balle, et qui survécut sous les corps. Il n’y a pas de monument à Babi Yar comme si les autorités soviétiques avaient voulu effacer la mémoire des Juifs anéantis par les Allemands. Même Chostakovitch qui en 1962 baptisa sa treizième symphonie, Babi Yar, fut mal vu des autorités soviétiques. La suite ne sera pas beaucoup plus rose. Écrasés par les Allemands, les Ukrainiens sont eux aussi décimés. Ces Untermenschen pour les nazis en ont l’habitude. Dans les années 30, Staline en a fait mourir de faim plusieurs millions en collectivisant les terres. Le grenier à blé de l’Europe était devenu un vaste charnier où on a même parlé de cannibalisme. Si une partie des Ukrainiens ont accueilli les Nazis en libérateurs, trop heureux d’être débarrassés des Russes et des purges staliniennes, la majorité résiste et harcèle l’occupant. La bataille de Stalingrad étant encore à venir, il n’y a pourtant pas beaucoup d’espoir. En ce 9 août 1942, des aviateurs allemands ont accepté de rencontrer le FC Start, une équipe de football locale issue du Dynamo de Kiev. Chez les Nazis, le culte du corps est essentiel. Il doit affirmer la suprématie aryenne comme l’a fait Leni Riefenstahl en filmant les jeux de Berlin en 1936. Il n’est donc pas envisageable que les Slaves gagnent. Ils partent avec un gros handicap puisque comme tous les Ukrainiens ils ont faim. De nombreux joueurs travaillent à la boulangerie industrielle de Kiev, et en repartent le soir avec 200 grammes de pain. Manger est l’obsession locale en 1942, une année pendant laquelle 3 000 prisonniers soviétiques mouraient de faim chaque jour. Les joueurs allemands n’ont pas ces préoccupations, eux qui disposent de café, de chocolat et de jus d’orange. Le match est arbitré par un Allemand. La noble incertitude du sport a ses limites. À la mi-temps, les Ukrainiens mènent 3 à 1 devant un stade plein. Ils ont le temps de réfléchir sur ce que doivent être les 45 dernières minutes. Le sore final sera en leur faveur, cinq buts à deux. On ne saurait dire que les morts ukrainiens ont été vengés. Pas plus que les Juifs contraints de jouer au football à Auschwitz. Ni même le nageur toulousain Alfred Nakache, que les gardiens du camp ont envoyé récupérer des clés dans une citerne d’eau glacée. Mais les surhommes ont perdu. Neuf jours plus tard les Allemands raflent presque toute l’équipe ukrainienne à la boulangerie industrielle où ils travaillaient, avant de les transférer au camp de Syrets à côté de Babi Yar.

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