La fille de Deauville, Vanessa Schneider, Éditions Grasset

Officiellement c’est un roman, presque un polar. De fait c’est aussi, un récit, une enquête, la restitution d’une histoire familiale. C’est écrit serré, c’est dense, ça happe le lecteur comme le font de nombreux journalistes quand ils prennent la plume. Benoît Vitkine son confrère du Monde lorsqu’il raconte l’Ukraine dans Donbass et Les Loups ou Mathieu Palain dans Ne t’arrête pas de courir. Peu importe dans quelle rubrique sera classé ce bouquin, seuls les libraires et les blogueurs se poseront la question. Ce qui compte c’est le plaisir qu’on en tire en revenant dans les années soixante-dix et quatre-vingt, comme dans Tu t’appelais Maria Schneider un des précédents livres de Vanessa Schneider. Il s’agit cette fois de suivre la traque du trio qui incarna Action directe (AD), ce groupe qui se voulait révolutionnaire, et qui attaqua des banques et d’autres lieux de pouvoir avant de passer aux assassinats. Action directe c’était la version française de la Fraction armée rouge allemande et des Brigades rouges italiennes. Des activistes qui imaginèrent renverser le capitalisme avec des armes et des bombes plutôt qu’avec des théories. Caterina Bonvicini l’a raconté dans Le pays que j’aime pour la version italienne. Vanessa Schneider connaît bien ce mythe de la révolution car son père haut fonctionnaire a longtemps été maoïste, au point d’accrocher le portrait du Grand Timonier sur les murs de son appartement. Il a également séquestré son patron à la direction de la Prévision du ministère des Finances après la victoire de François Mitterrand en 1981. Une interprétation toute personnelle du petit Livre rouge.

Elle est blonde, attirante, il ne va pas l’oublier

Au sein des trois incarnations d’Action directe, Vanessa Schneider met en avant Joëlle Aubron, la troisième roue du carrosse, la petite jeune qui avait quitté sa famille à la fin de l’adolescence parce qu’elle était une perpétuelle révoltée. Après avoir goûté des squats, de la vie communautaire, de l’alcool et de la drogue qui allaient avec, sa rencontre avec Jean-Marc Rouillan et Nathalie Ménigon lui offre un nouveau cadre de vie et une autorité incarnée par Rouillan. La fille de Deauville c’est elle, parce qu’elle se rend dans la cité normande pour préparer un rapprochement d’AD avec le groupe de Carlos, la quintessence du terrorisme de l’époque. C’est dans ce lieu cher à Vanessa Schneider que Luigi Pareno, qui traque les terroristes, va approcher Joëlle Aubron pour la première fois. Elle est blonde, attirante, il ne va pas l’oublier. Le personnage de ce flic éternel angoissé est le plus romancé du livre. On le suit dans son métier et sa vie privée jusqu’à l’assaut final qui enverra Rouillan, Ménigon et Aubron en prison. Ils en sont tous sortis, un peu plus tôt pour Joëlle Aubron qui était malade du cancer dont elle est morte deux ans après sa libération. Comme Luigi Pareno, Vanessa Schneider montre de l’empathie pour cette jeune femme qui avait du sang sur les mains, mais qui dans le roman en appelle à ses parents dans ses pires moments d’angoisse. Un vrai gâchis. Comme Maria la cousine de la romancière ?

Bourgeois ils ne le sont pas que par la nourriture

Luigi Pareno, quarante-huit ans, enquêteur d’élite est planqué dans une tranchée creusée par les gendarmes. Il neige et ça tombe mal, Luigi Pareno ne supporte pas le froid. Surtout quand il se prive de clopes et de café pour ne pas se faire remarquer. Il les a à portée de main les trois fondus d’Action directe, les assassins de Georges Besse le patron de Renault et du Général Audran. Ceux qui ont fait péter une bombe à la Brigade de répression du banditisme, tuant un flic et en blessant vingt-trois. Les meurtriers du chauffeur d’Alain Peyrefitte assassiné en lieu et place de son patron. Cela fait des années qu’il les cherche, il ne s’agirait pas de les manquer. Eux cela fait quatre ans qu’ils se planquent en attendant le Grand Soir. Quatre ans à crever de trouille, à s’imaginer suivis, à appliquer les consignes de sécurité à la lettre, à en chopper des migraines insupportables pour Joëlle Aubron. Nathalie Ménigon et Jean-Marc Rouillan ont pris du poids, ils ont fait du gras à force de manger la cuisine bourgeoise de Nathalie. Un comble pour ce couple de révolutionnaires qui n’échangent aucun signe de tendresse devant les autres, la politique primant sur la vie personnelle. Bourgeois ils ne le sont pas que par la nourriture, quand il s’agit de coucher en dehors du lit conjugal ils ne s’en vantent pas.

La justice ça le connaît

Rouillan, Ménigon et Aubron sont planqués en pleine campagne au nord d’Orléans. Impossible pour les gendarmes de s’approcher sans être repérés. Ils se sont parfaitement intégrés aux habitants du coin. Jean-Marc paye rubis sur l’ongle ses courses, pas comme les hippies qui s’étaient montrés après 1968. Il se fait passer pour un magistrat belge en train de rédiger une thèse sur la criminalité. La justice ça le connaît. Ça fait un moment qu’il la fréquente, mais pour l’accent wallon c’est plus compliqué car il vient de Toulouse. Nathalie garde parfois des enfants, et comme elle aime les animaux elle élève une chèvre et des lapins. C’est ce qui l’a trahie, car les flics ont fait le tour des animaleries et des marchands de graines avec sa photo. Joëlle Aubron est celle qui s’emmerde le plus dans ce trou paumé, surtout quand on l’envoie dormir seule dans une autre maison. Elle s’emmerde et elle panique rien qu’en entendant les mulots dans le grenier. Bien plus que quand elle préparait un braquage ou un attentat. Ce n’est pas pour cela qu’elle s’est engagée. Ce qui la fait vivre c’est l’action et l’adrénaline.

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