Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles, Bernard Maris, Éditions Albin Michel

Qu’on ne s’y trompe pas. Pour Bernard Maris, déjà présenté sur ce blog via le portrait que lui a consacré Gilles Raveaud, en économie il n’y a que deux génies : Marx et Keynes. Pourtant nous dit Maris, ce qui est enseigné en économie ce n’est ni Marx ni Keynes. C’est à 99 % Walras. Pour ce qui est de la sphère Insee on n’en est pas loin. Très peu de Keynes, jamais de Marx, même pas Groucho. Ce constat n’empêchait pas Maris de respecter tous les économistes, y compris Walras et ses successeurs. Mais il n’admettait pas qu’un économiste impose sa vision de la société en invoquant sa pseudo-science. Il supportait encore moins qu’un abonné des médias s’exprime sur l’économie sans jamais l’avoir étudiée. Les Attali, les Minc et consorts, la liste est longue, ont dû se sentir visés. Rassurez-vous cela ne leur a jamais coupé le sifflet. Maris ne raffolait pas non plus des statisticiens accrochés à leurs chiffres. « Comme une moule à son rocher » écrivait-il parfois dans ses chroniques. Mais on a aussi le droit d’aimer les mytilidés. Il était également sceptique sur l’intérêt des travaux d’Edmond Malinvaud, nonobstant le statut qui fut le sien de directeur général de l’Insee. Ce qui devrait clore instantanément le débat. Il se permettait aussi de qualifier les économistes de l’école de ce glorieux institut de « crânes pointus ». Aux lecteurs de ce blog de vérifier, mètre en main, la véracité de l’assertion. La Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles semble écrite en alternance par Bernard Maris et son double Oncle Bernard. Bernard Maris, cet érudit à l’immense savoir académique, docteur en sciences économiques puis agrégé d’éco. Bernard Maris qui avait même étudié la théorie des jeux, cette branche des mathématiques appliquée à l’économie par John Nash, qui étudiait le choix des individus ne disposant pas d’informations complètes. Et Oncle Bernard, le chroniqueur de Charlie Hebdo aux saillies jouissives à même de vous faire hurler de rire.

Combien sont-ils ceux qui déposent leur théorème économique et tentent de vous le faire avaler comme vérité intangible ?

Pour Bernard Maris comme pour son double il était fondamental de rappeler que l’économie est une science sociale et non une science dure comme la physique. La différence ? Faites tomber la pomme autant de fois que vous le voudrez, à chaque fois elle se retrouvera au sol. Alors qu’en économie tant de facteurs interviennent que votre résultat est incertain. Pourtant combien sont-ils ceux qui déposent leur théorème économique et tentent de vous le faire avaler comme vérité intangible ? En mathématiques, les chercheurs mettent parfois une vie à en démonter un. En éco, c’est fastoche. Vous prononcez une phrase, vous décidez qu’elle a une valeur scientifique, et vlan vous l’avez créé votre théorème. Maris raffolait du théorème de Schmidt, ancien chancelier social-démocrate de la République fédérale d’Allemagne. Sans doute démocrate, mais social cela reste à prouver puisqu’il était le grand copain de Giscard. Schmidt, dont la renommée a ces derniers temps régressé, parce qu’il arrive aujourd’hui après les cuisines du même nom dans les recherche Google. Schmidt déclara un jour : « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». Si tu crois pas celle-la, je t’en raconte une autre. Bernard Maris n’avait pourtant rien contre les théorèmes économiques. Du moins contre les théorèmes des économistes tant qu’ils n’interféraient pas avec la vraie vie. Au point d’écrire que « Faire de l’économie en chambrette est narcissique, confortable, onanistique, franchement jouissif ». Mais pas plus. Il reconnaissait l’intérêt du travail de Walras, le premier a avoir mathématisé la main invisible d’Adam Smith. Cette main qui permet de passer, grâce à la concurrence, de l’égoïsme individuel à l’intérêt collectif. Il ne faisait certes pas de Walras l’alter ego de Marx et Keynes. Mais il le qualifiait de « mécanicien de génie » tout en se moquant de ses lois pavloviennes. Que le prix baisse et le consommateur tel le chien de Pavlov remue la queue. Il en veut plus. Que le cours monte et l’acheteur devient frugal. De fait le consommateur walrassien a des œillères. Il ne regarde jamais autour de lui. Il ne lui viendrait pas à l’idée de désirer un bien parce que les autres l’ont acquis. Ou parce que la publicité l’a incité à l’acheter. Walras croyait qu’il existait un équilibre unique des marchés qui correspondait à l’harmonie sociale. Alléluia, le bonheur n’est pas loin et les marchés sont ses apôtres. Un siècle plus tard, les mathématiques ayant progressé, Debreu parvient à valider l’intuition de Walras. Mais, pas de bol, l’équilibre des marchés est instable, et la probabilité de l’atteindre est très faible. Encore raté. Pourtant, parce que le savoir mathématique de Debreu était immense, Maris le respectait. Mais que Debreu se serve de son Prix Nobel pour formuler un avis sur la vraie vie, le foutait en rogne. Même chose pour ceux qui s’emparant du théorème d’Arrow, autre successeur de Walras, nous inondent de leurs conseils. Qu’ils jouissent de ce sous-produit des mathématiques écrivait Maris, mais qu’ils reconnaissent aussi que ni Arrow, ni Debreu, ni Walras n’ont construit une théorie de la concurrence, du libéralisme ou de l’efficacité. Qu’il ne s’agit que pure idéologie.

Adam Smith était professeur de philosophie morale

En écrivant cela Bernard Maris ne fait que nous rappeler que faire de l’économie une science qui s’imposerait à tous est une prétention relativement récente. Elle remonte au XIXe siècle et à l’Anglais Alfred Marshall, successeur de Walras, que l’on pourrait au moins remercier d’avoir sorti la culture du champ économique. Car nous a-t-il dit, en temps normal plus le consommateur acquiert un bien, plus son utilité diminue. Mais ça n’est pas vrai pour les biens culturels. Plus on écoute de la musique, plus on aiguise son goût, et plus on souhaite en écouter. Nul ne doute que si Marshall avait vécu aujourd’hui, il aurait pris l’exemple des lecteurs de ce blog. Avant Marshal on ne parlait pas de science économique. Adam Smith était professeur de philosophie morale. Un de ses ouvrages les plus renommés est La théorie des sentiments moraux. Karl Marx était philosophe, adepte d’Hegel, avant d’écrire Le Capital. Et pendant longtemps on n’enseignait pas l’économie mais l’économie politique. C’est ce que faisait en deux tomes le sémillant Raymond Barre. Professeur à La Sorbonne, désigné meilleur économiste de France par Giscard d’Estaing, et également grand spécialiste des voyages entre la France et la Suisse. On ajoutera aussi que les théories des plus grands penseurs sont historiquement datées. Quand Ricardo s’interroge sur le partage de la valeur, il le fait entre les propriétaires fonciers, les travailleurs et les capitalistes. Mais quand dans la continuité de Ricardo, Marx réfléchit à la même question, il ne s’attarde pas sur les propriétaires terriens. L’Angleterre est définitivement rentrée dans la révolution industrielle, et la question du partage se pose désormais entre travailleurs et propriétaires du capital. On ne sera pas non plus surpris de constater que chez lui le sort des travailleurs n’est pas le même que chez Ricardo. Pour le co-auteur du Manifeste du Parti communiste, le travailleur a des moyens d’action pour récupérer une plus grosse part du gâteau. Tandis que le financier David Ricardo ne l’envisage pas. L’idéologie agit donc sur les théories économiques. On pourrait aussi dire que la nôtre influe sur nos perceptions. On peut refuser les travaux de Marx au nom de l’utilisation qui en a été faite, même s’il n’était plus là pour la cautionner. Ou parce qu’il avait engrossé sa bonne et abandonné le bébé en le faisant reconnaître par Friedrich Engels. Comme on peut refuser ceux de Friedrich Hayek, concurrent néoclassique de Keynes, au nom des choix politiques qu’il fit sur sa fin de vie. Parce que voir un théoricien apporter son soutien à Pinochet est quand même difficile à avaler. C’est à peu près le dilemme du lecteur de Céline. Certes cet écrivain a révolutionné l’écriture, mais ai-je le droit de lire ce salopard ?

Le plus grand regret de Keynes était de ne pas avoir bu assez de champagne

Heureux hasard, Keynes que Maris admirait tellement, était un élève de Marshall. Keynes était par formation mathématicien mais en s’intéressant à l’économie il s’éloigne de son professeur. Et ce pour plusieurs raisons. En inventant la macroéconomie, Keynes crée une véritable rupture épistémologique avec les néoclassiques. Comme eux il convient qu’en période de crise la solution peut être pour un entrepreneur de baisser les salaires. Mais si tous agissent ainsi, la catastrophe est imminente. Sans débouchés, point n’est possible de vendre. Son apport est bien plus vaste encore car Keynes s’intéresse entre autres à l’argent et aux anticipations. À la Bourse vous ne gagnerez rien si vous ne faites que suivre le mouvement. Alors anticipez. L’immense contribution de Keynes est fermement ancrée dans la réalité de son époque. Pendant la crise de 1929, il allait dans les grands magasins pour inciter les clientes à acheter de nouvelles robes afin que leur mari retrouve du travail. Maris appréciait également Keynes parce que sa pensée accueillait généreusement celle de Freud. Le « désir morbide de liquidité » évoqué par l’économiste londonien faisait écho à la pulsion de mort du Viennois. Et quoi de mieux pour Maris qu’un mélange de sciences sociales pour éclairer notre pensée. L’économiste britannique avait d’autres arguments pour séduire le Toulousain. Notamment en déclarant que son plus grand regret avait été de ne pas avoir bu assez de champagne. C’est autrement plus séduisant que la recherche de l’équilibre général ! Pourtant la suprématie de Keynes n’a eu qu’un temps. Dans les années 80, la présence simultanée de l’inflation et du chômage redonna la main aux tenants des descendants de Walras. Mais aujourd’hui, qui pourrait se reconnaître dans les travaux de Milton Friedman, qui liait le niveau d’inflation à celui de la création de monnaie. De la monnaie on en crée « quoi qu’il en coûte » et l’inflation ne pointe pas le bout de son nez. Ainsi va la vie de la pensée économique. À chacun son tour, sachant que Ricardo n’a pas effacé Smith, pas plus que Marx n’a effacé Ricardo. À vous de choisir en fonction de vos croyances. Pour Maris, définir la valeur à partir des prix comme choisit de le faire Walras avait été une fantastique régression. « Tout ce qui a un prix n’a pas de valeur » nous dit-il en citant Nietzsche. C’est pourquoi il lui préférait Ricardo qui posait la question du partage, et Marx celle de l’exploitation. Il détestait le calcul de la richesse au travers du Pib qui inclut la pollution, la transformation de l’entrée des villes en territoires hideux, et la production de gaz à effets de serre. Maris méprisait les experts boursiers qu’il assimilait à des médiums. « Les deux sont dans la sorcellerie. Le vaudou. Le sorcier est un peu plus honnête : on le reconnaît facilement avec son slip en peau de léopard et son bâton orné de plumes ». Il adorait Keynes qui fut le seul à parler d’économie et d’éthique. Et sûrement pas de relance par la construction d’autoroutes. C’est pourquoi Maris prônait un retour à une science morale comme chez Smith. Avait-il tort ?

Une réponse à “Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles, Bernard Maris, Éditions Albin Michel”

  1. Une bien belle synthèse des pensées économiques qui démontre que la science économique se devrait d’accepter tous les courants de pensée à l’inverse d’un Jean Tirole, nobel toulousain qui ostracise les économistes hétérodoxes.
    Une autre manière de revoir les bases de l’économie, la BD “Economix”

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