Ce n’est pas l’histoire de la France. Pas non plus celle de l’équipe de France de foot qui débute en 1904, ni celle de ses centaines de joueurs. Il s’agit à partir de quelques matchs de l’équipe nationale masculine, de comprendre un aspect de ce qu’était le pays à ces moments-là. Le choix était vaste avec 900 matchs disputés par les joueurs tricolores, qui ont été revisités au prisme de quatre thèmes : le soldat, le fils d’étrangers, le travailleur et le démocrate. L’approche historique du foot n’est pas une nouveauté si on se réfère aux titres de la presse sportive. La première victoire de l’équipe de France sur celle d’Angleterre en 1924 avait été qualifiée de « Revanche de Waterloo ». Celle de 2021 sur la Manshaft de « Comme en 18 ». Et Éric Cantona avait parlé à propos de Raymond Domenech de « L’entraîneur le plus nul du football français depuis Louis XVI », ce qui était méchant pour le souverain décapité. Pour cet ambitieux projet il fallait un érudit fou de ballon comme François da Rocha Carneiro, professeur d’histoire-géographie au lycée Jean Moulin de Roubaix, un haut lieu du foot français d’avant-guerre. Un homme également chercheur au Centre de recherche et d’études Histoire et Sociétés de l’université d’Artois, et docteur en histoire contemporaine suite à sa thèse intitulée « Les joueurs de l’équipe de France de football (1904-2012) : construction d’une élite sportive ». François da Rocha collabore également au journal L’Humanité et au média Au Poste. Dans cet ouvrage passionnant on constate que les saillies racistes des Le Pen sur les footballeurs français n’ont rien d’original. Qu’elles traversent l’histoire de ce sport. On croise aussi avec nostalgie le nom de clubs aujourd’hui disparus et qui furent grands, comme le SC Fives, l’Excelsior de Roubaix, le Racing club de Paris ou le FC Sète
Deux tanks déboulent sur le terrain
Armistice de novembre 1918. Les combats s’arrêtent, mais la paix n’est pas signée, les soldats ne sont pas encore démobilisés. Le match Belgique-France de mars 1919 s’inscrit dans ce contexte. C’est une opposition de deux équipes quasi militaires, de deux nations alliées qui ont vaincu. C’est aussi un formidable succès populaire pour cette première rencontre internationale depuis cinq ans, avec de 15 000 à 20 000 spectateurs dans les tribunes. Le match se termine sur un score de parité 1-1, but des Belges dès le début, égalisation des Français dans les ultimes minutes. Le match marque l’arrivée d’une nouvelle époque pour le foot français. Nouvelle organisation, avec la création d’une fédération unique, la Fédération française de football association, en remplacement du Comité français interfédéral. Nouveaux joueurs tel l’attaquant Paul Nicolas, qui cumulera trente-cinq sélections avant d’intégrer les structures nationales du football. Pour fêter l’évènement, deux tanks déboulent sur le terrain, ils sont de ceux qui « furent la terreur des Teutons ». Et sans une météo défavorable, les Tricolores auraient été transportés à Bruxelles en avion. Dans les années quatre-vingt, l’avant-centre allemand Horst Hrubesch surnommé « Le Panzer » rendra la pareille aux Français.
On dénombre chez les Français trois Autrichiens naturalisés
Vingt-trois août 1939, l’hebdomadaire officiel Football annonce le début de la nouvelle saison pour le 27 août. Mais la signature du pacte germano-soviétique intervenue dans la foulée reporte sine die la compétition. Difficile en effet de l’organiser quand des joueurs sont rappelés sous les drapeaux, ce qui arrivera le 1er septembre avec la mobilisation générale. La guerre se fait toutefois attendre, alors le championnat démarre le 3 décembre 1939 avec une réorganisation en trois zones. Et l’équipe de France est convoquée pour affronter la Seleçao portugaise le 28 janvier 1940. Malgré leurs piètres conditions de préparation, il est important que les joueurs montrent qu’ils sont attachés à la défense de la Nation en danger. On dénombre chez les Français, trois Autrichiens naturalisés dont un avait appartenu à la Wunderteam, ce qui signifie qu’ils sont originaires d’un pays annexé par le Reich allemand. Il y a aussi un Hongrois devenu français. D’autres joueurs sont nés en Alsace sous domination allemande ou en Guyane d’un père sénégalais. « Et tout ça, ça fait d’excellents Français, d’excellents soldats, qui marchent au pas » comme le chante Maurice Chevalier. Victoire 3-2 des Français. Les Teutons sont prévenus, on va leur mettre la pâtée.
Le parcours des joueurs atteste de leur appartenance aux vagues migratoires
1954, c’est l’ère des ritals et des polaks. En ce 11 avril, l’équipe de France rencontre celle d’Italie à Colombes. Les joueurs sont d’origines multiples, Gianessi et Piantoni sont d’ascendance italienne, Kopa(szewski) de terres plus orientales, Cisowski est arrivé de Pologne à neuf ans, Ujlaki à dix-neuf piges de Hongrie. Une certaine presse affirme que la sélection est le réceptacle de tout ce que l’émigration a de pire. Le parcours des joueurs atteste de leur appartenance aux vagues migratoires venues effectuer les métiers les plus durs. Raymond Kopa a été à quatorze ans galibot à plus de six cents mètres sous terre dans les galeries de Nœux-les-mines. Il y a laissé deux doigts écrasés lors d’un éboulement. Thadée Cisowski est descendu dans les puits de Lorraine. Tous deux ont échappé à leur destin social grâce au ballon. Joseph Ujlaki est un pur immigré du football. Il a été repéré à Vienne lors d’un match de juniors par les dirigeants du Stade français. Le journaliste Gabriel Hanot, qui avait écrit que « Le football n’est pas racial », s’en était félicité. La victoire 3-1 des Italiens suscite des commentaires mettant en cause le manque d’entrain et de volonté des joueurs français. On évoque leur totale insignifiance. On leur reproche de privilégier leur club, de négliger le prestige national. En cette période où les paras sont écrasés à Diên Biên Phu, on ne plaisante pas avec le drapeau. Honte à Lazare Gianessi qui serait arrivé « bronzé comme un pain d’épices » et à Joseph Ujlaki qui préparerait ses vacances familiales en Hongrie. Seuls Raymond Kopa et Jean-Jacques Marcel seront rappelés pour l’ouverture de la Coupe du monde en Suisse. Sans les joueurs sanctionnés pour « n’avoir guère satisfait notre fierté nationale », ce sera un désastre.
Jean Tigana est né à Bamako au Soudan français
4 juillet 1982, l’équipe de France de Michel Hidalgo affronte à Madrid l’Irlande du Nord en quart de finale de la Coupe du monde. Plus que le modeste adversaire, c’est la composition du milieu de terrain qui va rentrer dans l’histoire. Par ses origines d’abord puisque Michel Platini, Alain Giresse, Bernard Genghini et Jean Tigana, sont tous issus de l’immigration. Platini, le successeur de Raymond Kopa au firmament du foot français, est le petit-fils d’immigrés italiens. Les grands-parents de Giresse ont quitté Fuenteguinaldo près de Salamanque en Espagne. Un grand-père de Genghini est arrivé dans le Haut-Rhin en provenance d’Émilie-Romagne où il a épousé une Alsacienne alors citoyenne du Reich. Jean Tigana est né à Bamako au Soudan français, puis a grandi à Marseille. Le groupe d’Hidalgo, lui-même fils d’un Espagnol, comprend aussi Manuel Amoros et Jean Castaneda tous deux enfants de réfugiés ayant fui le régime franquiste. Avec en plus un passage par Mauthausen pour le père de Castaneda qui avait combattu dans l’armée française en 1940. Mais c’est surtout le choix d’Hidalgo d’aligner trois meneurs de jeu potentiels et l’excellent technicien Jean Tigana, qui est resté dans l’histoire. René Girard et Jean-François Larios ont été laissés de côté. Et ça marche, victoire 4-1 des Français.
En 1938 l’air du temps est moins favorable aux conflits sociaux
30 janvier 1938, France-Belgique. Le professionnalisme a été adopté en 1932, et le syndicat de joueurs créé en 1936 après la victoire du Front populaire. Un an après, 452 des 680 joueurs professionnels y ont adhéré. Plus que sur les salaires, leurs revendications portent sur la possibilité offerte aux employeurs de les vendre sans qu’ils puissent s’y opposer. C’est pourquoi leur syndicat appelle à une journée de grève le 30 janvier 1938. En retour le bureau fédéral menace les joueurs de les sanctionner en application du règlement, d’arrêter le championnat professionnel, et éventuellement de supprimer le statut professionnel. Mais en 1938, l’air du temps est moins favorable aux conflits sociaux, alors le syndicat des footballeurs renonce à son mouvement. Les joueurs de l’équipe nationale ne sont pas tous de « purs professionnels ». Certains exercent simultanément comme représentant en huiles de voiture ou en farine, travaillent comme employé des Postes ou dans une agence bancaire. D’autres sont des immigrés du football. Étienne Mattler a rejoint le FC Sochaux contre la promesse d’un emploi de mécanicien chez Peugeot. Ce patchwork est suffisamment performant pour battre la Belgique 5-3. 11 novembre 1962, l’équipe de France traverse une période compliquée, elle ne s’est pas qualifiée pour la Coupe du monde au Chili. Raymond Kopa le Ballon d’or 1958 achève sa carrière internationale alors que son fils âgé de quatre ans se meurt d’une leucémie. Il accepte toutefois d’intégrer l’équipe qui va affronter la Hongrie à Colombes. Les Tricolores sont défaits 3-2 malgré un doublé du jeune Fleury Di Nallo. Kopa s’oppose au sélectionneur Georges Verriest. Le Rémois dénonce l’esclavagisme subi par les joueurs quand Verriest déplore le manque d’engagement du Ballon d’or. Kopa réplique en quittant un stage de préparation, ce qui lui vaut deux mois et demi de suspension. Faute de résultats, Georges Verriest démissionnera en fin d’année.
« comme tous les Noirs, il est meilleur technicien que tacticien »
Naples, 4 décembre 1938, Italie-France. L’équipe transalpine championne du monde en titre est autant crainte que ne l’est le régime mussolinien. Même si les accords de Munich semblent avoir apaisé l’Europe. Pour autant les fascistes italiens qui viennent de conquérir l’Éthiopie ne cachent pas leurs ambitions, au point que certains députés crient à la Chambre : « Tunis, Tunis, Nice, Nice, Savoie ». Et des manifestants ajoutent : « Corsica, Corsica ». Avec l’ambiance hystérique dans le stade, les joueurs français comprennent pourquoi les supporters italiens sont surnommés les tifosi, un terme qui signifie malade du typhus. Menés 1-0 à la mi-temps, les Français se reprennent sans que le score évolue. La défaite devant la meilleure équipe du continent, en dehors des Anglais qui ne daignent pas se mesurer aux autres, est honorable. Le sélectionneur italien Vittorio Pozzo salue la qualité du Marseillais Larbi Ben Barek, tout en ajoutant que « comme tous les Noirs, il est meilleur technicien que tacticien ». Le journal La Stampa avait de toute façon prévenu que les Français joueraient « con due negri » Raoul Diagne et Larbi Ben Barek. Six juin 1978, Argentine-France. Vingt ans après 1958, les Tricolores retrouvent la Coupe du monde. Il y a certes eu celle de 1966 en Angleterre, mais les Français y ont davantage brillé par leur proximité avec le personnel féminin des hôtels que par leurs résultats sur les terrains. Pour travailler ce qu’on appelle le marquage à la culotte ? L’instauration de la dictature militaire de Videla n’a en rien fait douter João Havelange le président de la Fédération internationale de football. Au contraire, il soutient le régime des militaires. Les Français arrivent en Argentine forts des résultats de l’AS Saint-Étienne en Coupe d’Europe, et de jeunes joueurs talentueux comme Michel Platini. L’appel au boycott de la compétition est repoussé par les joueurs et l’entraîneur Michel Hidalgo, qui explique qu’une telle décision ne pourrait être prise que par le gouvernement français. Pourtant parmi les innombrables desaparecidos, figurent dix-huit compatriotes. Défaits 2-1 par l’Argentine avec des décisions arbitrales contestables, les Tricolores sont éliminés. Le grand Bobby Charlton déclare à la BBC avoir assisté au match le plus spectaculaire jamais vu en Coupe du monde.
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